Bibliographie alternative (littérature, cinéma, autres médias)
Séance du 02.09 :
Programme et organisation du cours, voir début de la page agenda.
Importance des connaissances de transfert
Différence thème/ dominante
Introduction
– Introduire la science, c’est se placer à la fois en elle et en-dehors d’elle ; ce que l’on ne cessera de faire, car telle est la position de la philosophie sur la science, qui n’est pas seulement “la science” ni “la philosophie de la science” ou l’épistémologie.
- Cf. le début de la préface de la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, et ce compte-rendu d’un texte de Derrida, “Hors livre”, in La Dissémination, qui commente cette préface.
- Et donc déjà : qu’est-ce qu’un discours scientifique ? Style romantique, neutralité positiviste et Ecole des Annales. Donc autre préface : celle de La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II de Fernand Braudel.
– Le discours scientifique doit être l’expression la vérité – relation science – vérité
- La science est la vérité se définissent l’une par l’autre
- Et pourtant la science n’a pas le monopole de la vérité; distinguer discours scientifique / discours qui se revendique d’une vérité non scientifique (amour, [suite début du prochain cours] promesse, foi) /discours qui se définit par un écart plus ou moins grand vis-à-vis du vrai (art, fiction, question de la vraie semblance et de la vraisemblance) ; d’où l’articulation “vraie vérité” et sens, signification et sens.
- La science livre la vérité la plus vraie : selon des critères définis de vérification, ceux de la démonstration : règles du raisonnement et relation à l’expérience. Sciences pures et sciences expérimentales. Les règles de la démonstration varient selon les sciences.
- Différence expérience / expérimentation
- Différence expérimentation / application : lien science et technique.
- La démonstration, en elle-même et dans sa relation avec l’expérimentation, implique :
- une temporalité logique
- une temporalité historique
– La science est ainsi la présentation paradoxale du vrai
- elle présente le vrai comme tel / celui-ci n’existe que dans son déploiement logique – historique.
- intuition / déduction
– Donc la science devient actualité de la recherche – ce qui diffère la présentation de la vérité comme telle
- Paradoxe du Ménon de Platon : Ménon, 80e : pour chercher la vérité il faut savoir ce qu’on cherche, donc il faut déjà posséder la vérité.
- Solution platonicienne : la réminiscence
- Solution moderne : la recherche, au rythme des découvertes.
- La présentation du vrai est donc le présent actuel de la recherche. La science est la science actuelle.
- Cf. chez Popper la théorie des trois mondes. Le monde 3 est celui des “contenus objectifs de pensée” et repose sur “le contenu des revues, des livres et des bibliothèques” : lire cet extrait et l’article Wikipédia sur les trois mondes.
- L’actualité des sciences est celle des publications : la publication (nombre et citation des articles publiés) devient la clef de l’évaluation de la recherche ; mais ce critère d’évaluation, déterminant dans le financement de la recherche est-il scientifique ? Il est plutôt inspiré directement de celui de l’économie néolibérale (productivité). D’où le débat sur l’évaluation quantitative/ qualitative de la recherche. Voir sur ce point cet article Wikipédia et la Déclaration de San Francisco
- Aborder la science c’est connaître cette actualité, ce qui se nomme “veille scientifique” (effectuée par les laboratoires, les administrations, les entreprises). Importance d’effectuer au cours de l’année sa propre veille scientifique.
- Ainsi la science se trouve liée à toute l’actualité : sociale, politique, etc.
- C’est de cette manière que la science est plongée dans le monde, dépend de l’état de la société, des pressions politiques, etc. Cf. la critique politique de la recherche ; voir cet article de Pierre-Carl Langlais et ce discours du Président Sarkozy sur l’insuffisance des publications scientifiques françaises en 2009
– L’actualité de la science est aussi un moment de l’histoire des sciences
- Un tournant fondamental : justement celui entre une science éternelle, fondée sur la métaphysique, et une science définie par l’actualité des théories et de la recherche, donc impliquant l’historicisation de la vérité (début XXe s.)
- Ce tournant est aussi celui de la pluralisation des sciences : plus de système unique, mais des sciences irréductibles les unes aux autres, ayant chacune leurs modes de démonstration, d’expérimentation, etc. Grande différence sciences de la nature / sciences humaines, mais aussi quantité de différences internes.
- Ce tournant est aussi celui où toute l’histoire des sciences devient épistémologique, sociologique, politique…
- … et où il s’avère que l’histoire elle-même évolue au rythme de ses théories : d’où la nécessité d’une histoire de l’histoire, l’historiographie (cf. plus haut sur l’Ecole des Annales).
– D’où la problématique de cette année :
La science entretient un lien privilégié avec la vérité, elle est la présentation du vrai comme tel / elle est aussi ce qui éloigne la vérité, la diffère, ne la présente jamais comme telle.
On avait commencé par souligner le paradoxe d’une introduction à la science, qui exige de se placer à la fois dans et hors d’elle. Ce paradoxe se retrouve dans la relation science – vérité :
la science est-elle dans la vérité ?
I. Présent et crise de la science
On a défini la science par son actualité : si elle présente le vrai, c’est au présent, donc en s’écartant de ses résultats passés. On choisira donc de partir de la science actuelle.
Notre époque n’est cependant pas un âge de la science : elle est plutôt celle qui s’appuie sur l’idée que toute vérité scientifique est relative, provisoire, pour lui préférer d’autres croyances: opinion, pseudo-science, complotisme, mais aussi foi dogmatique. On peut dire que notre présent se définit par la “post-vérité”, le retour des religions, la rupture entre politique et science, l’indifférence face à la recherche scientifique, son appauvrissement pour des raisons budgétaires… la science n’est pas plus écoutée quand elle démontre les dangers qui découlent du progrès techno-scientifique lui-même (le réchauffement climatique). On assiste à une fin, ou plutôt une mutation, de la civilisation, sans savoir où cela nous mène.
D’où la nécessité de revenir sur ce qui fait l’origine de notre actualité: cette crise, qui est aussi un renouvellement, de la science au début du XXe s. : sa place s’est affaiblie parce qu’elle a gagné en capacité de remise en cause, également en exactitude – et en complexité. Paradoxalement, la science progresse d’autant plus qu’elle a perdu sa suprématie.
A. Les sources de la science actuelle
Le dernier âge de la science est le positivisme, qui naît dans les années 1830 (A. Comte), se généralise et devient scientisme dans la seconde moitié du XIXe s.
Au début du XXe s., la science entre en crise avec toute l’Europe : c’est justement le moment où elle renonce à toute vérité définitive, avant même que la première guerre mondiale ne plonge des pays mettant tout le progrès des sciences et des techniques au service de leur destruction réciproque.
Mais comme on l’a dit, cette renonciation est aussi un renouvellement dans tous les domaines : relation entre logique et mathématique, nouvelle physique, autonomisation et progrès de la chimie et de la biologie, développement des sciences humaines et sociales. Parce qu’elle renonce à son dogmatisme et à son unité, la science se dissémine dans l’activité des sciences ; s’il est encore une unité, c’est celle d’un nouvel esprit scientifique.
1. Un nouvel esprit scientifique
Parler de la science comme “esprit” c’est déjà la plonger dans une histoire, qui a suivi différentes étapes.
Cf. Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique : succession de trois “états”:
“1º L’état concret [esprit pré-scientifique] où l’esprit s’amuse des premières images du phénomène et s’appuie sur une littérature philosophique glorifiant la Nature, chantant curieusement à la fois l’unité du monde et sa riche diversité.
2º L’état concret-abstrait [esprit scientifique] où l’esprit adjoint à l’expérience physique des schémas géométriques et s’appuie sur une philosophie de la simplicité. L’esprit est encore dans une situation paradoxale : il est d’autant plus sûr de son abstraction que cette abstraction est plus clairement représentée par une intuition sensible.
3º L’état abstrait [nouvel esprit scientifique] où l’esprit entreprend des informations volontairement soustraites à l’intuition de l’espace réel, volontairement détachées de l’expérience immédiate et même en polémique ouverte avec la réalité première, toujours impure, toujours informe.”
Remarques : la périodisation est assez mouvante, puisque Galilée et Descartes montrent que la physique est plutôt dans le second état dès le XVII e s.
La difficulté pour changer d’état, en particulier pour passer à l’état scientifique ou abstrait sont les “obstacles épistémologiques”: “c’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique.”
Obstacles : l’expérience première, la connaissance générale, l’obstacle substantialiste, l’obstacle animiste.
voir ce résumé de La Formation de l’esprit scientifique.
A partir de là, on peut mieux décrire les sources de notre période (l’état abstrait) : Bachelard, Le nouvel Esprit scientifique.
“La science simplifie le réel et complique la raison” (introduction); elle devient contre-intuitive. “Après avoir formé, dans les premiers efforts de l’esprit scientifique, une raison à l’image du monde, l’activité spirituelle de la science moderne s’attache à construire un monde à l’image de la raison. L’activité scientifique réalise, dans toute la force du terme, des ensembles rationnels.” (introduction).
Exemple à retenir: du morceau de cire de Descartes à la physique des surfaces : Le nouvel Esprit scientifique, VI “L’épistémologie non-cartésienne”,5, p. 126 sq du pdf. A comparer avec la Seconde des Méditations métaphysiques de Descartes (repères 256-9).
Lire également VI,6, conclusion de l’ouvrage: “L’esprit a une structure variable dès l’instant où la connaissance a une histoire.” “l’esprit scientifi-que est essentiellement une rectification du savoir, un élargissement des cadres de la connaissance. Il juge son passé historique en le condamnant. Sa structure est la conscience de ses fautes historiques. Scientifiquement, on pense le vrai comme rectification historique d’une longue erreur, on pense l’expérience comme rectification de l’il-lusion commune et première. Toute la vie intellectuelle de la science joue dialectiquement sur cette différentielle de la connaissance, à la frontière de [174] l’inconnu. L’essence même de la réflexion, c’est de comprendre qu’on n’avait pas compris.”
2. La nouveauté de la physique
a. La physique galiléenne
- Chute des corps et plan incliné. Lire ce document et retenir les formules : les distances parcourues par un corps en chute libre sont proportionnelles au carré des temps ; pour la vitesse, d = t2 ; pour l’accélération : d2 / d1 = t22 / t12
- Principe d’inertie
- Principe de relativité
b. L’expérience de Michelson – Morley et le facteur de Lorentz
- si la lumière se déplace à vitesse constante dans l’Ether, alors, si on fait une mesure de cette vitesse dans le sens du déplacement de la Terre par rapport à l’Ether, on doit obtenir un résultat plus faible que si la mesure est faite dans la direction opposée. La différence nous donne alors une estimation de la vitesse de la Terre dans l’Ether.
- Or Michelson-Morley ne mesurent aucune différence : La vitesse de la lumière est la même dans toutes les directions. C’est une constante (C).
- Le facteur Gamma ou facteur de Lorentz : Pour retrouver cette différence, donc la relativité du mouvement entre deux mobiles, il ne suffit pas d’ajouter ou de soustraire la vitesse d’un mobile (V1 + V2, ou V1-V2); il faut un facteur de transformation qui inclut la vitesse de la lumière, découvert par Lorentz :
c. La relativité restreinte (Einstein, 1905)
- Les lois de la physique sont les mêmes dans tous les référentiels inertiels
- Dans un repère inertiel, la vitesse de la lumière C, est toujours la même, qu’elle soit émise par un objet en mouvement ou en repos.
- Contraction relative de la longueur (L) d’un mobile par rapport au centre de référence qui mesure sa vitesse : L/Gamma
- Dilatation relative du temps de déplacement d’un mobile par rapport au centre de référence qui mesure sa vitesse : T x Gamma
- Pour des vitesses très inférieures à celles de la lumière, Gamma est très proche de 1: on retrouve la mécanique galiléeinne – newtonienne ; plus V est grand, plus Gamma est grand (divergence vers +infini), et dans ce cas, la mécanique classique donne des résultats faux, on a besoin d’introduire le facteur gamma.
- 100 km/h : Gamma : 1.000000056 ; contraction de l’espace : 0.999999944 ; dilatation du temps :
1.000000056 - 0.9 C : Gamma 2.29 ; contraction de l’espace : 0,44 ; dilatation du temps : 2,29
- vitesse de la lumière, C: Gamma : infini ; contraction de l’espace 0 ; dilatation du temps : 0 ; autrement dit la vitesse d’un photon (celle de la lumière) est indépassable.
- 100 km/h : Gamma : 1.000000056 ; contraction de l’espace : 0.999999944 ; dilatation du temps :
- exemple : le muon est une particule instable, ce qui signifie qu’elle se détruit peu de temps après avoir été crée, et se désintègre en particules plus légères. On a effectivement mesuré qu’un muon qui se déplace à une vitesse proche de celle de la lumière vit plus longtemps qu’un muon qui se déplace moins vite. C’est une conséquence directe de la dilatation du temps, plus importante à grande vitesse. Par contre, du point de vue du muon lui-même, c’est à dire dans le référentiel dans lequel le muon est au repos, il vit toujours le même temps, car vu de son propre point de vu, le muon étant au repos, gamma=1 exactement. Ainsi un muon peut traverser l’atmosphère en allant, pour l’observateur (pas pour le muon) au-delà de son temps de survie.
- La dynamique :
- Les formules de l’énergie cinétique
- E = MV (Descartes)
- E = MV2 (Leibniz)
- E = 1/2 MV2 (Newton), formule retenue en physique classique)
- Ec = (gamma -1) x MC2 (Einstein)
- Remarques :
- on note Ec parce que l’énergie cinétique se distingue alors de l’énergie de masse
- pour des valeurs faibles on retrouve, avec une différence infime, la formule classique E = 1/2 MV2
- L’énergie de masse ou énergie au repos : E = MC2
- découverte par Einstein comme corrolaire de l’énergie cinétique : la cohésion des corps atomiques repose sur cette force considérable.
- toute masse est équivalente à une énergie
- quand on casse un noyau d’atome par l’énergie cinétique d’un corpuscule, la masse des constituants séparés du noyau est inférieure à celle du noyau lui-même. Cette différence de masse est convertie en énergie selon la relation E=MC2: sous forme explosive dans la bombe atomique, sous forme de chaleur dans un réacteur de centrale électrique. Cette fusion est une réaction en chaîne (les corpuscules échappées du noyau rencontrent d’autres noyaux etc.). L’inverse est la fission, qui a lieu dans les étoiles et les EPR.
- De la théorie à l’application technique : 40 ans (1905 – 45). L’application est à la fois militaire et civile. Voir cet article sur le programme nucléaire américain. Cf. le film Oppenheimer de Christopher Nolan (2023). Voir cet article sur le programme Plowshare américain et celui-ci sur le programme 7 soviétique.
- Les formules de l’énergie cinétique
d. La relativité générale (Einstein, à partir de 1907)
- Le but est de généraliser la théorie de la relativité restreinte (valabre avec un système de référence inertiel : vitesse constante et uniforme) à tous les types de repères ?
- Le repère le plus simple qui ne soit pas inertiel est le repère uniformément accéléré. Calculer la relativité des vitesses dans ce contexte permet d’expliquer la gravité : la masse d’un corps dans un ascenseur qui accélère vers le haut augmente / elle diminue si l’ascenseur accélère en descente.
- D’où un principe d’équivalence entre un référentiel uniformément accéléré et un champ de gravitation.
- Un champ de gravitation est une déformation de l’espace-temps, semblable à celle d’une toile tendue sur laquelle on pose un objet: les corps en mouvement pris dans le creux de la toile gravitent autour de cet objet.
- de la théorie à l’expérimentation: l’éclipse solaire de 1919.
- Bachelard en généralisant à partir de la vitesse : “C’est au moment où un concept change de sens qu’il a le plus de sens”. Lire Le nouvel Esprit scientifique, II “La mécanique non-newtonnienne”. Retenir les développements compréhensibles.
Pourtant, c’est aussi le moment où la science perd son sens… La crise interne à la science s’accompagne en effet d’une crise de la science vis-à-vis de l’existence humaine en général.
B. La crise globale de la science et son origine.
Reste à expliquer la crise elle-même. Ce qui exige d’évaluer la science vis-à-vis des autres champs, la question étant aussi de savoir si cette évaluation relève ou non de la science.
1. Une crise du sens
La science s’est éloignée des autres domaines, elle a rompu avec le langage – et le premier effet est son détachement vis-à-vis de la politique
Extrait de Hannah Arendt, La Condition de l’homme moderne
1. L’explication de la crise
Quelle science peut nous faire comprendre cette crise ? Une science nouvelle.
La Phénoménologie de Husserl (première approche)
- La Philosophie de l’arithmétique ; la question de l’accès aux idéalités mathématiques.
- Les Recherches logiques: visée (Meinung) et remplissement intuitif ; les actes visant des idéalités logiques et mathématiques sont fondés sur la perception.
- La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (1935) : décrire cette crise et les actes qui se situent à son origine. La description n’est pas une déduction : la déduction est le propre des sciences exactes, la description est au fondement des sciences rigoureuses. article de Husserl, “La philosophie comme science rigoureuse” / la déduction appartient aux sciences exactes.
La description de la crise elle-même :
- La Crise… § 2 : « dans la détresse de nos vies, c’est ce que nous entendons partout – cette science n’a rien à nous dire. Les questions qu’elle exclut par principe sont précisément les questions qui sont les plus brûlantes à notre époque malheureuse pour une humanité abandonnée aux bouleversements du destin [NB: on est en 1935] : ce sont les question qui portent sur le sens ou sur l’absence de sens de toute cette existence humaine »
- Même les sciences humaines (les “sciences de l’esprit”) s’en tiennent à des faits et non des valeurs: des sciences humaines, sc de l’esprit, qui s’en tiennent à des constats sur les valeurs ; « de simples sciences de fait forment une simple humanité de fait ».
- Conférence de Vienne, “La crise de l’humanité européenne et la philosophie” : naturalisme des sciences de la nature et des sciences de l’esprit; le fil conducteur de la médecine ; l’implicite des pseudo-sciences du nazisme. La conclusion : “Le motif de l’insuccès d’une culture rationnelle réside cependant, comme nous le disions, non dans l’essence du rationalisme lui-même, mais uniquement dans son extériorisation, dans son engloutissement dans le « naturalisme » et « l’objectivisme ». La crise de l’existence européenne n’a que deux issues : soit la décadence de l’Europe devenant étrangère à son propre sens vital et rationnel, la chute dans l’hostilité à l’esprit et dans la barbarie ; soit la renaissance de l’Europe à partir de l’esprit de la philosophie, grâce à un héroïsme de la raison qui surmonte définitivement le naturalisme. Le plus grand danger pour l’Europe est la lassitude. Luttons avec tout notre zèle contre ce danger des dangers, en bons Européens que n’effraye pas même un combat infini et, de l’embrasement anéantissant de l’incroyance, du feu se consumant du désespoir devant la mission humanitaire de l’Occident, des cendres de la grande lassitude, le phénix d’une intériorité de vie et d’une spiritualité nouvelles ressuscitera, gage d’un avenir humain grand et lointain : car seul l’esprit est immortel.”
- Comparer avec la correspondance entre Einstein et Freud, “Pourquoi la guerre” (1932), extrait de Freud : “Je trouve, dans une critique que vous portez sur l’abus de l’autorité, une seconde indication pour la lutte indirecte contre le penchant à la guerre. C’est l’une des faces de l’inégalité humaine, — inégalité native et que l’on ne saurait combattre, — qui veut, cette répartition en chefs et en sujets. Ces derniers forment la très grosse majorité ; ils ont besoin d’une autorité prenant pour eux des décisions auxquelles ils se rangent presque toujours sans réserves. Il y aurait lieu d’observer, dans cet ordre d’idées, que l’on devrait s’employer, mieux qu’on ne l’a fait jusqu’ici, à former une catégorie supérieure de penseurs indépendants, d’hommes inaccessibles à l’intimidation et adonnés à la recherche du vrai, qui assumeraient la direction des masses dépourvues d’initiative. Que l’empire pris par les pouvoirs de l’Etat et l’interdiction de pensée de l’Eglise ne se prêtent point à une telle formation, nul besoin de le démontrer. L’État idéal résiderait naturellement dans une communauté d’hommes ayant assujetti leur vie instinctive à la dictature de la raison. Rien ne pourrait créer une union aussi parfaite et aussi résistante entre les hommes, même s’ils devaient pour autant renoncer aux liens de sentiment les uns vis à vis des autres. Mais il y a toute chance que ce soit là un espoir utopique. Les autres voies et moyens d’empêcher la guerre sont certainement plus praticables, mais ils ne permettent pas de compter sur des succès rapides. On ne se plait guère à imaginer des moulins qui moudraient si lentement qu’on aurait le temps de mourir de faim avant d’obtenir la farine.”
Pour vraiment comprendre la crise des sciences, selon Husserl, il faut une suite de pas en arrière
b. Premier pas en arrière : Galilée et la mathématisation de la nature, ou l’origine de la crise
Krisis, § 8: Galilée : mathématisation de la nature : exige la projection du plan géométrique sous les phénomènes, si bien qu’ils deviennent quantifiables. Galilée : “le livre de la nature s’écrit en langage mathématique”.
La science est donc à la fois découvrante et recouvrante ; elle place sur les phénomènes un “vêtements d’idées”.
c. Deuxième pas en arrière : la Grèce antique, ou l’origine historique de la science
La Conférence de Vienne : l’idée grecque de theoria, tâche infinie de la pensée.
d. Troisième pas en arrière : l’origine idéale de la science (le protogéomètre) et le monde de la vie
Husserl, L’Origine de la géométrie
Le monde de la vie.
e. La terre ne se meut pas
Sur Husserl, lire :
- Ce qui concerne Husserl dans cet article Wikipédia sur L’intuition phénoménologique
- Ce “profil – textes philosophiques” de Nathalie Depraz, La Crise de l’humanité européenne et la philosophie, sur la “Conférence de Vienne” et comprenant un lexique sur la phénoménologie.
f. La science ne pense pas (Heidegger)
Lire dans Heidegger, Essais et conférences : Science et méditation” (p. 49-79) et “Que veut dire penser ?” (p. 151-169).
- Dans Etre et temps, l’attitude première de l’existant n’est pas la perception comme chez Husserl mais la quotidienneté, qui plonge l’être-là dans un monde de choses utilisables et de choses à faire : jusqu’à la panne de l’outil et l’angoisse.
- “l’analytique existentiale” qui suit le fil conducteur de l’être-là (la quotidienneté, l’angoisse, la conscience morale, la décision…) n’est ni l’anthropologie, ni la psychologie, ni la biologie : l’existence est rapport à l’être, l’être-là n’est donc pas “l’homme” comme simple étant parmi d’autres (Etre et temps, § 10).
- Le “second Heidegger” (après 1945) suit le fil conducteur de la pensée de l’être, non plus celui de “l’être-là”; l’historialité, distincte de l’histoire, dont il était question dans Etre et temps n’est plus celle des décisions et des “destins” des peuples (proximité avec le nazisme) mais des époques de l’être – des relations de l’homme à l’être ; il est à nouveau question de l’homme, dans sa relation à l’être.
- Depuis Platon, la pensée de l’être se caractérise par son oubli : métaphysique, science, technique (La Question de la technique, in Essais et conférences) : la production (poeisis) de la nature est devenu arraisonnement de la nature.
- Donc “la science ne pense pas”, ce qui fait son exactitude, son efficacité y compris technique (Que veut dire penser, in Essais et conférences, à lire)
- La science interpelle le réel, qui reste pour elle incernable ; sont incernables la nature pour physique, l’être-là pour la psychiatrie, l’historial pour l’histoire, le langage pour la philologie ; L’incernable régit donc l’être de la science (Science et méditation, in Essais et conférences, à lire)
- “là ou croît le danger, croît aussi ce qui sauve” (Hölderlin, cité dans La Question de la technique : nous sommes appelés à dépasser l’époque de la technique, qui nous apparaît dans tous ses dangers.
- Ce dépassement implique une exigence de vraiment habiter la terre (Bâtir, habiter, penser, in Essais et conférences, à lire). L’habiter implique, comme le temple grec, quatre repères (le quadriparti) : les mortels, les divins, la terre, le ciel : habiter, c’est pour les mortels “sauver la terre, accueillir le ciel, attendre les divins, conduire leur être propre dans l’être de la mort”.
- L’habitation du monde se dit philosophiquement et poétiquement: la poésie libère la poeisis de la production scientifique et technique, elle est au plus proche de la pensée (dichten – poétiser – denken – penser – danken – remercier l’être d’apparaître…). Cf. L’homme habite en poète, in Essais et conférences, à lire).
- Cette exigence a eu des répercussions essentielles dans l’anthropologie (Descola, Tim Ingold), la géographie (en France Michel Lussault), l’écologie (cf. l’actuelle “exposition générale” à la fondation Cartier). Ce sont autant de manières de sortir de Heidegger – car il faut en sortir, y compris dans ses dissertations.
Conclusion du B1 : on a effectué une série de pas en arrière et de retour à l’origine (de l’être) pour comprendre la crise actuelle de la science, il s’agit de la voir également comme crise sociale – la science étant inscrite dans cette crise plus qu’elle ne la gouverne.
2. Science, société, écologie
Introduction
La politique est depuis Platon une science de la communauté (la koinônía, qui a pour lieu la cité, polis).
La société devient objet de science au cours du XIXe s., en particulier avec Hegel (société civile dans les Principes de la philosophie du droit – simple remarque qu’il n’est pas nécessaire d’approfondir ici) et surtout A. Comte : loi des trois états concernant les sociétés comme les sciences (états théologique, métaphysique, scientifique ou positif) ; à l’état positif, la communauté humaine ne se comprend plus religieusement ou métaphysiquement (selon des grands principes dissoluteurs comme ceux de la Révolution française) mais selon des lois mettant en relation des phénomènes collectifs : la loi sociale statique et l’ordre, la loi dynamique est le progrès, et la loi des trois états régit tout le progrès social.
Tönnies distingue communauté (soudée) et société (d’individus), voir cette recension de Durkheim.
Durkheim, dans De la division du travail social, s’écarte de Tönnies et de son côté traditionnaliste en distinguant la solidarité mécanique (la “communauté” en tant qu’elle est régie par la tradition, qu’elle est vouée au statique) et la solidarité organique (la société dynamique régie par la division du travail, qui lie les individus entre eux). Voir cette petite synthèse.
Ce qui nous intéresse ici c’est une perspective à la fois interne et externe de la société pour comprendre :
- la société comme objet d’une science humaine fondamentale, la sociologie.
- Quelle place la société laisse à la science : comment elle est devenue scientifique, et si elle l’est vraiment. Comte, Durkheim, Weber (lire l’avant propos de l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme) partent du principe que la société se rationalise : Weber insiste sur le “désenchantement du monde”, qui pour lui est un passage du charme magique du pouvoir (dit charismatique) au pouvoir légitime – rationnel et s’avère donc positif (il n’y a rien à “réenchanter”). Mais la société est-elle scientifique, rationnelle ?
- Quelle est la place de la science dans la division du travail social.
- Comment l’écologie a bouleversé ses questions
a. Société close, société ouverte et modernité chez Bergson
Bergson distingue la matière et la vie qui émerge à partir d’elle; la vie est “résolution de problèmes” (L’Evolution créatrice) ; la torpeur végétale, l’instinct animal, l’intelligence surtout développée par l’homme, sont autant de voies de résolution.
L’intelligence est une perception consciente qui retarde l’action pour dégager des possibles; elle est à l’origine de la projection de la matière dans l’espace géométrique, du temps mesurable, de la technique (l’homme est homo faber, il retarde son action le temps de fabriquer les outils qui la rendent plus efficace), de la science.
L’intelligence est adaptée à l’action sur la matière, non à la compréhension de son origine, la vie; seule l’intuition ressaisit la vie en rapprochant l’intelligence de l’instinct.
Cf. Simondon, La Résolution des problèmes : la définition de l’intelligence comme “technique de contournement” devient fausse quand l’animal est extrait de son milieu de vie pour être placé dans le milieu déjà “intelligent”, scientifique, du laboratoire. Le laboratoire scientifique déforme les conditions de la perception (cf. Gibson, Approche écologique de la perception visuelle).
Application à la société dans Les deux Sources de la morale et de la religion: voir ce résumé. Bergson est inspiré par la différence entre société mécanique et organique de Durkheim, tout en la modifiant en profondeur
- La société close repose sur l’intelligence, qui joue dans les sociétés humaines le rôle de l’instinct dans les sociétés animales, en formulant des impératifs sociaux stables (cf. la solidarité mécanique)
- La société s’ouvre quand l’intuition mystique d’un “héros moral” formule une nouvelle exigence de liberté et de justice (ce mysticisme remplace la division du travail chez Durkheim…)
- Sur la société moderne, lire le chapitre IV : la société industrielle a développée la voie de l’intelligence, scientifique et technique ; une “loi de la double frénésie” fait qu’une société va au bout d’une direction avant de changer de voie par lassitude : donc “il faudrait prévoir, après la complication sans cesse croissante de la vie, un retour à la simplicité.”
- Popper reprendra Bergson en donnant une version rationnelle de la société ouverte (donc dans la voie de la rationalisation positiviste de Comte ou Weber), cf. ce texte éclairant.
Mais aussi bien la domination de “l’intelligence” traduit une structure générale de la société qui fonde tous les discours, et dans lesquels sont inscrits la perspective sur la vie et sur l’homme, cela jusqu’à la domination d’une “biopolitique”.
b. science et domination: épistémès et biopolique
Foucault, notion d’épistémè dans Les Mots et les choses : « Ce sont tous ces phénomènes de rapport entre les sciences ou entre les différents discours dans les divers secteurs scientifiques qui constituent ce que j’appelle épistémè d’une époque » (Dits et écrits). Voir cet article Wikipédia sur Les Mots et les choses.
L’épistémè contemporaine fait que l’homme est à la fois sujet et objet du savoir: comme être vivant (biologie), travaillant (économie), parlant (philologie). On voit ici comme des sciences sont mises en rapport par une épistémè, et comment émergent les sciences humaines à partir de la fin du XVIIIe s.
Cette épistémè est aussi celle où change la relation du savoir au pouvoir : l’âge classique centralisait l’ordre social comme la science autour de la figure du souverain (roi, peuple, ou loi) ; l’âge contemporain dissémine cet ordre dans le champ de la discipline : des règles qui débordent la loi comme la science, et norment la vie, le travail, la parole. Le pouvoir souverain s’efface devant la “gouvernementalité” qui maintient ces normes dans l’école, l’usine, ou la prison pour ceux qui ne les respectent pas (délinquants plus que criminels). En ce sens, dans Surveiller et punir, c’est la discipline portant sur le travail qui est central.
Mais aussi bien, gouvernementalité et discipline portent sur la vie, et c’est là l’origine de la biopolitique. Le pouvoir souverain avait pour objectif “faire mourir et laisser vivre”, la biopolitique “faire vivre et laisser mourir”. La souveraineté impliquait un peuple et un représentant du peuple, la gouvernementalité biopolitique vise à normer la population : ses normes pseudo-scientifiques sont donc en relation avec la démographie, la biologie (pseudo-science de la race), la médecine. Les politiques de santé publique relèvent de la biopolitique: elle hérite de la gestion des grandes épidémies (lèpre, peste), et prenne dans le monde contemporain une dimension majeure, ce qui a beaucoup été dit à propos de l’augmentation du pouvoir sur les corps lors des confinements et campagnes de vaccination comme gestion gouvernementale de l’épidémie de Covid-19. Lire ce cours de Foucault sur la biopolitique dans son séminaire Il faut défendre la société, l’article Wikipédia sur la biopolitique, cet article de F. Keck sur la biopolitique et celui-ci sur la relation biopolitique – sciences humaines.
Il est clair que la différence entre les normes (ou la gouvernementalité) et les lois scientifiques font que le champ scientifique n’est qu’une des dimensions de la société. En ce sens, c’est la spécificité de ce champ dans la division sociale du travail qu’il faut étudier, et pas seulement la globalité d’une “épistémè”.
c. Le champ scientifique
Marx distingue une science idéologique, telle l’économie politique libérale qui justifie le mode de production capitaliste, et une science saisissant la lutte des classes et le dynamisme de l’histoire.
Bourdieu s’en inspire tout en remplaçant la notion de lutte des classes par celle des différences entre champs : dans chaque champ les acteurs collectifs et individuels cherchent à augmenter leur capital, mais les priorités entre les capitaux diffèrent selon les champs : capital économique, culturel, social, symbolique. L’intériorisation du capital se traduit sous forme d’habitus : des manières d’êtres, de sentir, de valoriser telle ou telle activité (tel sport, comme le golf pour les acteurs du champ économique, le rugby pour les acteurs du champ culturel) ; il en découle que les valeurs sociales du champ semblent prendre une valeur autonome: c’est “l’illusio”, qui donne un sens à l’intérêt d’augmenter son capital (et remplace la notion d’idéologie).
Voir la rubrique “théorie sociologique” de l’article Wikipédia sur Bourdieu.
On peut à partir de là aborder le champ scientifique, parcouru par Bourdieu dans un article fondateur, La spécificité du champ scientifique :
Résumé de Bourdieu : “En opposition à la sociologie officielle de la science qui ne fait qu’enregistrer l’image triomphante que l’hagiographie scientifique produit et propage, qui constitue la “communauté scientifique” comme un champ social d’exception et qui néglige les phénomènes de domination, l’auteur introduit et élabore la notion de “champ scientifique” qu’il définit à la fois comme le système des relations objectives entre des positions sociales et comme le lieu de la concurrence qui a pour enjeu spécifique le monopole de l’autorité scientifique inséparablement définie comme capacité technique et comme pouvoir social. Il découle de cette définition qu’il est vain de distinguer entre des déterminations proprement scientifiques et des déterminations proprement sociales des pratiques scientifiques : la lutte pour l’autorité scientifique est une lutte irréparablement politique et scientifique dont la spécificité est qu’elle oppose des producteurs qui tendent à n’avoir d’autres clients que leurs concurrents.”
Passages notoires :
“Le champ scientifique comme système des relations objectives entre les positions acquises (par les luttes antérieures) est le lieu (c’est-à-dire l’espace de jeu) d’une lutte de concurrence qui a pour enjeu spécifique le monopole de l’autorité scientifique inséparablement définie comme capacité technique et comme pouvoir [92] social, ou si l’on préfère, le monopole de la compétence scientifique, entendue au sens de capacité de parler et d’agir légitimement (c’est-à-dire de manière autorisée et avec autorité) en matière de science, qui est socialement reconnue à un agent déterminé.”
“le fonctionnement même du champ scientifique produit et suppose une forme spécifique d’intérêt (les pratiques scientifiques n’apparaissant comme « désintéressées » que par référence à des intérêts différents, produits et exigés par d’autres champs).”
“C’est ainsi que les jugements sur les capacités scientifiques d’un [93] étudiant ou d’un chercheur sont toujours contaminés, à tous les niveaux du cursus, par la connaissance de la position qu’il occupe dans les hiérarchies instituées”
“Sous peine de revenir à la philosophie idéaliste qui accorde à la science le pouvoir de se développer selon sa logique immanente (comme le fait encore Kuhn lorsqu’il suggère que les « révolutions scientifiques » ne surviennent qu’à la suite de l’épuisement des « paradigmes »), il faut supposer que les investissements s’organisent par référence à une anticipation — consciente ou inconsciente — des chances moyennes de profit (qui se spécifient encore en fonction du capital détenu).”
“C’est le champ scientifique qui, en tant que lieu d’une lutte politique pour la domination scientifique, assigne à chaque chercheur, en fonction de la position qu’il y occupe, ses problèmes indissociablement politiques et scientifiques et ses méthodes stratégiques scientifiques”
“La lutte dans laquelle chacun des agents doit s’engager pour imposer la valeur de ses produits et sa propre autorité de producteur légitime a toujours en fait pour enjeu le pouvoir d’imposer la définition de la science (i.e. la délimitation du champ des problèmes, des méthodes et des théories qui peuvent être considérés comme scientifiques) la plus conforme à ses intérêts spécifiques”
“La structure du champ scientifique est définie à chaque moment par l’état du rapport de forces entre les protagonistes de la lutte, agents ou institutions, c’est-à-dire par la structure de la distribution du capital spécifique, résultat des luttes antérieures qui se trouve objectivé dans des institutions et des dispositions et qui commande les stratégies et les chances objectives des différents agents ou institutions dans les luttes présentes.”
“le titre, en tant que capital scolaire reconvertible en capital universitaire et scientifique enferme une trajectoire probable, il commande, par l’intermédiaire des « aspirations raisonnables » qu’il autorise, tout le rapport à la carrière scientifique (le choix d’objets plus ou moins « ambitieux », une productivité plus ou moins grande”
“les « nouveaux entrants » peuvent se trouver orientés vers les placements sûrs des stratégies de succession, propres à leur assurer, au terme d’une carrière prévisible, les profits promis à ceux qui réalisent l’idéal officiel de l’excellence scientifique au prix d’innovations circonscrites dans les limites autorisées, ou vers des stratégies de subversion, placements infiniment plus coûteux et plus risqués”
“La science n’a jamais d’autre fondement que la croyance collective dans ses fondements que produit et suppose le fonctionnement même du champ scientifique”
“L’idée d’une science neutre est une fiction, et une fiction intéressée, qui permet de donner pour scientifique une forme neutralisée et euphémisée, donc particulièrement efficace symboliquement parce que particulièrement méconnaissable, de : la représentation dominante du monde social”
Cela dit, la crise écologique a profondément bouleversé la relation entre science et société : on peut dire que les intérêts de la science sont devenus ou dangereux (au service de la maîtrise technologique ou consommation du monde) ou vitaux (quand il s’agit de prendre conscience de ces dangers, et de trouver des solutions viables).
d. la perspective écologique
Le nouvel impératif : Hans Jonas, Le Principe responsabilité ; lire cette introduction.
- Vulnérabilité de la nature et transformation de l’homme
- neutralisation de l’éthique et dangers de l’utopie
- nouvel impératif : « agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence de la vie sur terre »
- La fonction des sciences dans ce catastrophisme éclairé: l’heuristique de la peur. Voir ce document surtout la fin, à partir de la page 27.
Les Humanités environnementales : Bonneuil et Fressoz, L’Evenement anthropocène ; en particulier les chapitres 2,3, 9-11.
Conclusion
La science est dans une crise permanente de légitimitation, ce qui veut aussi dire positivement qu’elle se définit comme exigence de vérité, recherche de la vérité. C’est cette recherche qu’il s’agit de ressaisir à partir de ce que fut la position métaphysique du vrai : y a-t-il eu une vérité assurée ? Une vraie “thèse” de cette vérité ? La réponse est plutôt négative : le vrai a toujours été recherché, entre thèse et hypothèse.
II. La science, entre thèse et hypothèse
Introduction
La science doit d’abord faire la vérité sur elle-même: il lui revient de se définir elle-même, comme science première possédant la définition de la vérité, donc comme science de la science ; il s’agit d’étudier cette science première dans sa relation à la vérité et à son “autre”, l’expérience, pour montrer qu’elle a toujours été minée de l’intérieur: la “crise” est bien permanente et ne fait qu’une avec la recherche de la vérité.
A. La science et l’idée du vrai : la fondation philosophique de la science
1. Mythe et logos
a. Opposition entre deux genres de discours
Parménide sur la déesse vérité, De la Nature
Platon : jette ses tragédies; condamne le mythe; cf. République, III, du début à 403 c: Platon oppose la mauvaise imitation (récit) à la bonne (gardiens guidant leur conduite sur les idées) ; cf. en particulier 393c contre le fait de “prononcer un discours sur le nom d’un autre” (et pourtant Platon fait, ici et ailleurs, parler Socrate)… mais aussi les bons mythes, même livre 414c, et mythe d’Er au livre X; également mythe finissant le Gorgias. Voir aussi le livre X sur la condamnation des poètes.
Rupture logos /mythos (réservé au champ poétique) chez Aristote
Lucrèce, De la Nature : langage poétique; livre I, commence par un hymne à Vénus ; mais aussi refus de toute superstition, à l’origine des malheurs des hommes, et matérialisme épicurien.
b. Possibilité d’une science du mythe
Anthropologie (Lévi-Strauss sur la structure des mythes, manière qu’a chaque société de se raconter la structure de son système de parenté) et psychanalyse (mythe d’Oedipe).
c. Pensée, science, poésie, littérature
Heidegger : deux approches de l’être : pensée (Denken) et poésie (Dichten), même gratitude (Danken) envers l’être : Essais et conférences, “Que veut dire penser” et “L’homme habite en poète” / la science ne pense pas (rappel)
A l’opposé les logiciens du cercle de Vienne estime que la logique fonde la connaissance physique tandis que la poésie parle du vécu psychologique; les philosophes (à commencer par Heidegger) sont de mauvais poètes. Voir cette synthèse.
Cette articulation langage rationnel/ mythe – fiction – poésie peut être élargie à la place de la science dans la littérature et la poésie (Beckett, Pérec, Roubaud…), les moments d’histoire à l’intérieur des philosophies (utopie de Thomas More par exemple) etc.
2. Science et dialectique
Simulacres / phénomènes // mathemata / Idées : Lire Platon, République VI, 506b – fin – VII début – 535a
Le passage du sensible à l’idée du beau : Le Banquet, XXII-XXIX, dialogue avec Diotime. La question de la proportion mathématique comme fondement du beau.
Le passage du sensible au vrai : par le biais des mathématiques, Ménon, 174-191, duplication de la surface du carré ; élévation de la science et aporie sur l’opinion vraie, Théétète ; éducation des gardiens dans la République, livre VII : gymnastique – géométrie – astronomie – dialectique.
Le passage au bien (Ménon) ou du vrai au bien : République, livre VII, 533b et suite, définition du bien livre VI, 506b et suite. Phédon, 276-282, la physique matérielle d’Anaxagore ne suffit pas, la science doit inclure les finalités humaines, donc la relation au bien.
Les sciences sont pratiques ou théoriques, la plus haute est la sagesse (comme saisie du bien), Ethique à Nicomaque, VI.
La contemplation du bien est la plus haute activité, supérieure à l’action, Ethique à Nicomaque, X.
Epistémè et Phronésis: science (sens large) et sagesse. Phronésis et Sophia : termes équivalents chez Platon, sagesse pratique et théorique chez Aristote, Ethique à Nicomaque, VI
B. La science première ou science des principes : la fondation métaphysique de la science
1. La remontée progressive vers les principes et la définition de la science
Aristote, Métaphysique, Livre I ou A, 1-2 ; II ou α : sensations, mémoire, expérience et art, science, science première.
Aristote, Ethique à Nicomaque, VI, 1139b : « La science est une habitude de croyance et de démonstration dont les objets sont nécessaires, éternels, ingénérables et incorruptibles. « il est facile de voir ce que c’est que la science, en considérant que nous sommes tous portés à croire que ce que nous savons ne peut pas être autre que ce qu’il est; et, quant aux choses qui peuvent être autrement, nous ignorons si elles ont ou n’ont pas d’existence, indépendamment de notre contemplation. Ce qui est l’objet de la science existe donc nécessairement. et par conséquent est éternel; car tout ce qui a une existence nécessaire et absolue est éternel, et dès lors, ingénérable et incorruptible.”
voir aussi pour la même définition générale de la science: Seconds analytiques, 2 (71b – 72b) < La Science et la Démonstration >.
La science est donc étude de “ce que nous savons ne peut pas être autre que ce qu’il est” : donc du nécessaire. A l’opposé le contingent est ce qui est mais pourrait être autrement; il reste que les sciences pratiques portent précisément… sur ce contingent.
2. La rivalité : éthique, théologie, science de l’être en tant qu’être
a. La politique (au sens platonicien de saisie du bien)
La politique comme science architectonique : compréhensible si la politique n’est pas entendue comme étude des “affaires humaines” et des constitutions, mais au sens platonicien, comme science du bien (comme dans Ethique à Nicomaque, X). Ethique à Nicomaque, livre I : “Mais si nos actes ont un but que nous veuillions pour lui-même, et en vue duquel nous désirions tout le reste, en sorte que chacune de nos déterminations ne soit pas successivement l’effet de quelque vue nouvelle (car, de cette manière, cela irait à l’infini[4], et nos vœux seraient dès lors entièrement vains et sans objet), il est évident que ce but ne saurait être que le bien (en soi), et même le souverain bien : et dès lors peut-on nier que la connaissance de ce but ne puisse avoir une influence très-importante sur notre vie, et que, comme des archers auxquels on marque le point où ils doivent diriger leurs traits, nous ne soyons plus en état de nous procurer ce dont nous avons besoin[5] ? Et, s’il en est ainsi, il faut que nous nous efforcions de le caractériser au moins par ses traits les plus généraux, de faire connaître ce qu’il est, et à quelle science ou faculté il appartient ; on présume bien que ce ne peut être qu’à celle qui a le plus d’influence et d’autorité sur toutes les autres. Or, il semble que ce doive être précisément la science du gouvernement (la politique)”
b. La théologie
La théologie : science de Dieu comme cause finale de tous les êtres (donc “suprêmement désirable”), dont l’activité est la contemplation de soi. Cette activité est aussi cause efficiente (motrice) du mouvement des sphères et par là du mouvement dans toute la nature; dieu est donc cause suprême de la physique.
- Métaphysique, Livre II ou α: ” Car la [science la] plus divine est celle qu’on doit priser le plus; or, celle-ci porte seule ce caractère à un double titre. En effet, une science qui appartiendrait à Dieu, et qui s’occuperait de choses divines, serait sans contredit une science divine : et seule, celle dont nous parlons satisfait à ces deux conditions. D’une part, Dieu est reconnu de tout le monde comme le principe même des causes; et de l’autre, la science des causes lui appartient exclusivement ou dans un degré supérieur.”
- Dieu comme cause finale, suprêmement désirable, se contemplant lui-même : Métaphysique, Λ ou XI, 1, 6-10.
- Dieu comme cause efficiente ou motrice (premier moteur), expliquant le mouvement des sphères et les mouvements dans la nature : Physique, VIII, Métaphysique, Livre I ou A, 1-2 ; II ou α ; IV ou Γ, 1-4 ; V ou Δ, 1-8 ; VI ou E, 1 ; XI ou K, 1-9 ; XII ou Λ, 1, 6-10.
- Cf. également Métaphysique, IV ou Γ, 1-4 ; V ou Δ, 1-8 ; VI ou E, 1 ; XI ou K, 1-9.
- D’où la possibilité d’une hiérarchie des sciences avec à leur sommet la théologie (voir point 3)
c. L’ontologie : science de l’être en tant qu’être
L’être est commun à tous les genres d’être mais n’est pas un genre. Cf. Métaphysique, V, ou Δ, p. 134 ; le genre est l’espèce dernière, également celle qui définit le champ de chaque science ; or si les espèces se distinguent selon leurs différences spécifiques, les genres n’ont pas entre eux de différences assignables: thèse de l’incommunicabilité des genres: Seconds analytiques, 7 75a-b, p. 21. Donc l’être concerne tous les genres mais n’est pas le genre des genres : “Mais il n’est pas possible que l’Un ou l’Être soit un genre des êtres. Il faut nécessairement, en effet, et que les différences de chaque genre existent, et que chaque différence soit une. Or il est impossible que les espèces du genre soient attribuées à leurs différences propres, et il est impossible aussi que le genre, pris à part de ses espèces, soit attribué à ses différences ” (Métaphysique, III ou B,3, p. 80).
Equivocité de l’être : L’être s’entend de plusieurs manières :
- Métaphysique, IV ou Γ: « L’Etre proprement dit se prend en plusieurs acceptions : nous avons vu qu’il y avait d’abord l’Etre par accident, ensuite l’Etre comme vrai, auquel le faux s’oppose comme le non-être ; en outre, il y a les catégories, par exemple la substance, la qualité, la quantité, le lieu, le temps, et d’autres modes de signification analogues de l’Etre. Et il y a, en dehors de toutes ces sortes d’êtres, l’Etre en puissance et l’Etre en acte. »
- Cf. Les Catégories, première partie de la Logique (l’Organon) : les principales manières d’affirmer quelque chose sur quelque chose sont les principales manières de parler de l’être. Voir cet article wikipédia.
- voir ce court article sur l’être dans Métaphysique, IV ou Γ
3. Hiérarchie et profusion des sciences
a. Hiérarchie des sciences
En fonction d’une science architectonique :
- Selon la sagesse (ou la “politique” au sens de l’Ethique à Nicomaque voir point B,1), Ethique à Nicomaque, VI :
- Sagesse – autres sciences théoriques / prudence – sciences pratiques (éthique, politique au sens strict, étude des constitutions) – sciences productives (art)
- Selon la théologie, Métaphysique, E1:
- Théologie, science de l’être immuable et séparé (Dieu)
- Mathématique, science des êtres immuables et non-séparés
- Physique, science des êtres mobiles et séparés (substances de la nature, susceptibles de mouvement)
b. Profusion des sciences
La physique, sciences des êtres muables et séparés, comprend l’astronomie, l’étude du genre des corps inertes (mouvements naturels vers leurs lieux naturels et mouvement contraint), l’étude des genres de la vie (dotés d’une âme végétative, ou sensori-motrice, ou rationnelle, qui est cause formelle et cause efficience du mouvement – croissance et mouvement local): donc végétaux, animaux, hommes. Etude dans le détail des espèces botaniques et animales (de leurs formes organiques et de leurs ethoi, leur mode de vie).
Peut-on encore trouver une unité de la science ?
4. La scientificité : logique et psychologie
a. La logique
La science peut se définir par son discours : logique – rationnel
Seconds analytiques, 2 : “Ce que nous appelons ici savoir, c’est connaître par le moyen de la démonstration. Par démonstration j’entends le syllogisme scientifique.”
La logique est étudiée dans l’Organon : théorie du jugement (S est P) et du syllogisme. Voir l’article Wikipédia sur les syllogismes.
A retenir : les syllogismes ont différentes formes correctes (même article wikipédia) ou trompeuses (sophismes); ils sont inductifs (remontée vers les principes) ou déductifs.
Forme et exemple de syllogisme déductif :
« Si A est affirmé de tout B, et B de tout C, alors nécessairement A est affirmé de tout C »
“toute plante à feuilles larges perd ses feuilles
la vigne a des feuilles larges
donc la vigne perd ses feuilles”
Mais la logique est pour Aristote un art, une technique, et pas une science. Et les ouvrages scientifiques d’Aristote ne se présentent pas sous forme syllogistiques.
La science se définit alors plutôt par son mode d’accès à ses objets : donc par la psychologie
b. La psychologie
L’âme, comme cause formelle du corps, appartient à la physique ; la science spécifique de l’âme (psychologie) fait aussi l’objet d’un traité à part : Aristote, De l’âme
L’âme est végétative, sensori-motrice ou rationnelle; l’âme rationnelle se divise en intuition et discursivité (dianoia) (De l’âme, III).
L’intuition sensible nous fait accéder à l’expérience, mais l’intuition rationnelle nous fait accéder aux principes : Seconds analytiques, 2, 19 (99b – 100b) < L’appréhension des Principes >, p. 81.
Transition
La tension est évidente, entre la systématicité du discours aristotélicien et l’hétérogénéité des sciences comme des critères de scientificité. La métaphysique se déconstruit toute seule.
Cela pourrait être dû à son orientation vers les objets. Pourrait-elle s’unifier en s’orientant vers le sujet ?
C. La fondation subjective de la science
Fondation subjective de la science, à partir du moment où le sujet est la source même du vrai. Dès lors pas de scientificité sans sujet
1. La métaphysique subjective et la science cartésienne
a. Le règne du faux : opinions et préjugés.
Cf. Règles pour la direction de l’esprit, ( texte de la première règle) : ” il se peut faire qu’un peu de précipitation nous fasse négliger beaucoup de choses qui seraient nécessaires à la connoissance des autres”
idem, (texte de la treizième règle) : “si de toutes les observations que nous possédons sur les astres, nous cherchons ce que nous pouvons affirmer de certain sur leurs mouvements, il ne faudra pas admettre gratuitement que la terre est immobile au centre, comme ont fait les anciens, parceque des notre enfance il nous a paru en être ainsi ; mais il faudra révoquer en doute cette assertion même, pour examiner ensuite ce que nous pourrons juger de certain sur ce sujet.”
Cf. Discours de la méthode, Partie I, à lire; extraits :
“Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent : mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien.”
La première phrase est ironique : les hommes ne se plaignent pas de manquer de bon sens; la suite approfondit : en fait la faculté est la même, mais les hommes ont font généralement mauvais usage.
cf. ce passage du Discours de la méthode, partie II : “Et le monde n’est quasi composé que de deux sortes d’esprits auxquels il ne convient aucunement : à savoir de ceux qui, se croyant plus habiles qu’ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées, d’où vient que, s’ils avoient une fois pris la liberté de douter des principes qu’ils ont reçus, et de s’écarter du chemin commun, jamais ils ne pourroient tenir le sentier qu’il faut prendre pour aller plus droit, et demeureroient égarés toute leur vie ; puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu’ils sont moins capables de distinguer le vrai d’avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu’en chercher eux-mêmes de meilleures.”
Cf. Discours de la méthode, Partie V :
“je pensai que pourceque nous avons tous été enfants avant que d’être hommes, et qu’il nous a fallu long-temps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étoient souvent contraires les uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne nous conseilloient peut-être pas toujours le meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu’ils auroient été si nous avions eu l’usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n’eussions jamais été conduits que par elle.”
Retour à Discours de la méthode, Partie I :
le désordre de l’éducation: lettres, langues et fables antiques (cf. mythos/logos), éloquance et poésie, mathématiques, théologie, philosophie, “autres sciences”.
“J’ai été nourri aux lettres dès mon enfance ; et, pour ce qu’on me persuadoit que par leur moyen on pouvoit acquérir une connoissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j’avois un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j’eus achevé tout ce cours d’études, au bout duquel on a coutume d’être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d’opinion. Car je me trouvois embarrassé de tant de doutes et d’erreurs, qu’il me sembloit n’avoir fait autre profit, en tâchant de m’instruire, sinon que j’avois découvert de plus en plus mon ignorance.”
“Je me plaisois surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de l’évidence de leurs raisons : mais je ne remarquois point encore leur vrai usage ; et, pensant qu’elles ne servoient qu’aux arts mécaniques, je m’étonnois de ce que leurs fondements étant si fermes et si solides, on n’avoit rien bâti dessus de plus relevé”
“Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu’elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s’y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n’avois point assez de présomption pour espérer d’y rencontrer mieux que les autres ; et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu’il y en puisse avoir jamais plus d’une seule qui soit vraie, je réputois presque pour faux tout ce qui n’étoit que vraisemblable.
Puis, pour les autres sciences, d’autant qu’elles empruntent leurs principes de la philosophie, je jugeois qu’on ne pouvoit avoir rien bâti qui fût solide sur des fondements si peu fermes ; et ni l’honneur ni le gain qu’elles promettent n’étoient suffisants pour me convier à les apprendre.”
b. De la méthode à la fondation subjective de la science
La méthode avant le cogito :
Cf. Discours de la méthode, Partie I, à lire; extraits :
“C’est pourquoi, sitôt que l’âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l’étude des lettres ; et me résolvant de ne chercher plus d’autre science que celle qui se pourroit trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j’employai le reste de ma jeunesse à voyager”
“Mais, après que j’eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde, et à tâcher d’acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d’étudier aussi en moi-même, et d’employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devois suivre ; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres.”
Discours de la méthode, partie II : “Mais, comme un homme qui marche seul, et dans les ténèbres, je me résolus d’aller si lentement et d’user de tant de circonspection en toutes choses, que si je n’avançois que fort peu, je me garderois bien au moins de tomber. Même je ne voulus point commencer à rejeter tout-à-fait aucune des opinions qui s’étoient pu glisser autrefois en ma créance sans y avoir été introduites par la raison, que je n’eusse auparavant employé assez de temps à faire le projet de l’ouvrage que j’entreprenois, et à chercher la vraie méthode pour parvenir à la connoissance de toutes les choses dont mon esprit seroit capable.
J’avois un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la philosophie, à la logique, et, entre les mathématiques, à l’analyse des géomètres et à l’algèbre, trois arts ou sciences qui sembloient devoir contribuer quelque chose à mon dessein. Mais, en les examinant, je pris garde que, pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu’on sait, ou même, comme l’art de Lulle, à parler sans jugement de celles qu’on ignore, qu’à les apprendre ; et bien qu’elle contienne en effet beaucoup de préceptes très vrais et très bons, il y en a toutefois tant d’autres mêlés parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus, qu’il est presque aussi malaisé de les en séparer, que de tirer une Diane ou une Minerve hors d’un bloc de marbre qui n’est point encore ébauché. Puis, pour l’analyse des anciens et l’algèbre des modernes, outre qu’elles ne s’étendent qu’à des matières fort abstraites, et qui ne semblent d’aucun usage, la première est toujours si astreinte à la considération des figures, qu’elle ne peut exercer l’entendement sans fatiguer beaucoup l’imagination ; et on s’est tellement assujetti en la dernière à certaines règles et à certains chiffres, qu’on en a fait un art confus et obscur qui embarrasse l’esprit, au lieu d’une science qui le cultive. Ce qui fut cause que je pensai qu’il falloit chercher quelque autre méthode, qui, comprenant les avantages de ces trois, fût exempte de leurs défauts. Et comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu’un état est bien mieux réglé lorsque, n’en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées ; ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j’aurois assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.”
D’où Les Règles pour la direction de l’esprit, racontée dans Discours de la méthode, partie II :
“… je crus que j’aurois assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.
Le premier étoit de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenteroit si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. [Règles pour la direction de l’esprit, première et seconde règle, voir ci-dessous]
Le second, de diviser chacune des difficultés que j’examinerois, en autant de parcelles qu’il se pourroit, et qu’il seroit requis pour les mieux résoudre. [Règles pour la direction de l’esprit, cinquième et sixième règles, voir ci-dessous]
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connoître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connoissance des plus composés, et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. [Règles pour la direction de l’esprit, douzième règle, voir ci-dessous]
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre [Règles pour la direction de l’esprit, treizième règle, voir ci-dessous]
Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avoient donné occasion de m’imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connoissance des hommes s’entresuivent en même façon, et que, pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres, il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles il étoit besoin de commencer : car je savois déjà que c’étoit par les plus simples et les plus aisées à connoître ; et, considérant qu’entre tous ceux qui ont ci-devant recherché la vérité dans les sciences, il n’y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu trouver quelques démonstrations, c’est-à-dire quelques raisons certaines et évidentes, je ne doutois point que ce ne fût par les mêmes qu’ils ont examinées ; bien que je n’en espérasse aucune autre utilité, sinon qu’elles accoutumeroient mon esprit à se repaître de vérités, et ne se contenter point de fausses raisons.”
Retour sur le contenu des Règles pour la direction de l’esprit :
“Règle première : Le but des études doit être de diriger l’esprit de manière à ce qu’il porte des jugements solides et vrais sur tout ce qui se présente à lui.“
“Règle deuxième: Il ne faut nous occuper que des objets dont notre esprit paroît capable d’acquérir une connaissance certaine et indubitable.”
“l’arithmétique et la géométrie sont de beaucoup plus certaines que les autres sciences, puisque leur objet à elles seules est si clair et si simple, qu’elles n’ont besoin de rien supposer que l’expérience puisse révoquer en doute, et que toutes deux procèdent par un enchaînement de conséquences que la raison déduit l’une de l’autre”.
Règle troisième : Il faut chercher sur l’objet de notre étude, non pas ce qu’en ont pensé les autres, ni ce que nous soupçonnons nous-mêmes, mais ce que nous pouvons voir clairement et avec évidence, ou déduire d’une manière certaine. C’est le seul moyen d’arriver à la science.
Intuition et déduction : “Mais, pour ne pas tomber dans la même erreur, rapportons ici les moyens par lesquels notre entendement peut s’élever à la connoissance sans crainte de se tromper. Or il en existe deux, l’intuition et la déduction. Par intuition j’entends non le témoignage variable des sens, ni le jugement trompeur de l’imagination naturellement désordonnée, mais la conception d’un esprit attentif, si distincte et si claire qu’il ne lui reste aucun doute sur ce qu’il comprend ; ou, ce qui revient au même, la conception évidente d’un esprit sain et attentif, conception qui naît de la seule lumière de la raison, et est plus sûre parcequ’elle est plus simple que la déduction elle-même, qui cependant, comme je l’ai dit plus haut, ne peut manquer d’être bien faite par l’homme. C’est ainsi que chacun peut voir intuitivement qu’il existe, qu’il pense, qu’un triangle est terminé par trois lignes, ni plus ni moins, qu’un globe n’a qu’une surface, et tant d’autres choses qui sont en plus grand nombre qu’on ne le pense communément, parcequ’on dédaigne de faire attention à des choses si faciles.
Mais de peur qu’on ne soit troublé par l’emploi nouveau du mot intuition, et de quelques autres que dans la suite je serai obligé d’employer dans un sens détourné de l’acception vulgaire, je veux avertir ici en général que je m’inquiète peu du sens que dans ces derniers temps l’école a donné aux mots ; il seroit très difficile en effet de se servir des mêmes termes, pour représenter des idées toutes différentes ; mais que je considère seulement quel sens ils ont en latin, afin que, toutes les fois que l’expression propre me manque, j’emploie la métaphore qui me paroît la plus convenable pour rendre ma pensée.
Or cette évidence et cette certitude de l’intuition doit se retrouver non seulement dans une énonciation quelconque, mais dans tout raisonnement. Ainsi quand on dit deux et deux font la même chose que trois et un, il ne faut pas seulement voir par intuition que deux et deux égalent quatre, et que trois et un égalent quatre, il faut encore voir que de ces deux propositions il est nécessaire de conclure cette troisième, savoir, qu’elles sont égales.
On pourroit peut-être se demander pourquoi à l’intuition nous ajoutons cette autre manière de connoitre par déduction, c’est-à-dire par l’opération, qui d’une chose dont nous avons la connoissance certaine, tire des conséquences qui s’en déduisent nécessairement. Mais nous avons dû admettre ce nouveau mode ; car il est un grand nombre de choses qui, sans être évidentes par elles-mêmes, portent cependant le caractère de la certitude, pourvu qu’elles soient déduites de principes vrais et incontestés par un mouvement continuel et non interrompu de la pensée, avec une intuition distincte de chaque chose ; tout de même que nous savons que le dernier anneau d’une longue chaîne tient au premier, encore que nous ne puissions embrasser d’un coup d’œil les anneaux intermédiaires, pourvu qu’après les avoir parcourus successivement nous nous rappelions que, depuis le premier jusqu’au dernier, tous se tiennent entre eux. Aussi distinguons-nous l’intuition de la déduction, en ce que dans l’une on conçoit une certaine marche ou succession, tandis qu’il n’en est pas ainsi dans l’autre, et en outre que la déduction n’a pas besoin d’une évidence présente comme l’intuition, mais qu’elle emprunte en quelque sorte toute sa certitude de la mémoire ; d’où il suit que l’on peut dire que les premières propositions, dérivées immédiatement des principes, peuvent être, suivant la manière de les considérer, connues tantôt par intuition, tantôt par déduction ; tandis que les principes eux-mêmes ne sont connus que par intuition, et les conséquences éloignées que par déduction.
Ce sont là les deux voies les plus sûres pour arriver à la science ; l’esprit ne doit pas en admettre davantage ; il doit rejeter toutes les autres comme suspectes et sujettes à l’erreur ; ce qui n’empêche pas que les vérités de la révélation ne soient les plus certaines de toutes nos connoissances, car la foi qui les fonde est, comme dans tout ce qui est obscur, un acte non de l’esprit, mais de la volonté, et si elle a dans l’intelligence humaine un fondement quelconque, c’est par l’une des deux voies dont j’ai parlé qu’on peut et qu’on doit le trouver, ainsi que je le montrerai peut-être quelque jour avec plus de détails.”
Règle quatrième: Nécessité de la méthode dans la recherche de la vérité.
“par méthode, j’entends des règles certaines et faciles, qui, suivies rigoureusement, empêcheront qu’on ne suppose jamais ce qui est faux, et feront que sans consumer ses forces inutilement, et en augmentant graduellement sa science, l’esprit s’élève à la connoissance exacte de tout ce qu’il est capable d’atteindre.”
d’où le projet de mathesis universalis : “Or, en réfléchissant attentivement à ces choses, j’ai découvert que toutes les sciences qui ont pour but la recherche de l’ordre et de la mesure, se rapportent aux mathématiques, qu’il importe peu que ce soit dans les nombres, les figures, les astres, les sons ou tout autre objet qu’on cherche cette mesure, qu’ainsi il doit y avoir une science générale qui explique tout ce qu’on peut trouver sur l’ordre et la mesure, prises indépendamment de toute application à une matière spéciale, et qu’enfin cette science est appelée d’un nom propre, et depuis longtemps consacré par l’usage, savoir les mathématiques, parcequ’elle contient ce pourquoi les autres sciences sont dites faire partie des mathématiques. Et une preuve qu’elle surpasse de beaucoup les sciences qui en dépendent, en facilité et en importance, c’est que d’abord elle embrasse tous les objets auxquels celles-ci s’appliquent, plus un grand nombre d’autres ; et qu’ensuite, si elle contient quelques difficultés, elles existent dans les autres, lesquelles en ont elles-mêmes de spéciales qui naissent de leur objet particulier, et qui n’existent pas pour la science générale. Maintenant, quand tout le monde connoît le nom de cette science, quand on en conçoit l’objet, même sans y penser beaucoup, d’où vient qu’on recherche péniblement la connoissance des autres sciences qui en dépendent, et que personne ne se met en peine de l’étudier elle-même ? Je m’en étonnerois assurément, si je ne savois que tout le monde la regarde comme fort aisée, et si je n’avois remarqué, depuis quelque temps, que toujours l’esprit humain, laissant de côté ce qu’il croit facile, se hâte de courir à des objets nouveaux et plus élevés. Pour moi, qui ai la conscience de ma foiblesse, j’ai résolu d’observer constamment, dans la recherche des connoissances, un tel ordre que, commençant toujours par les plus simples et les plus faciles, je ne fisse jamais un pas en avant pour passer à d’autres, que je ne crusse n’avoir plus rien à désirer sur les premières. C’est pourquoi j’ai cultivé jusqu’à ce jour, autant que je l’ai pu, cette science mathématique universelle, de sorte que je crois pouvoir me livrer à l’avenir à des sciences plus élevées, sans craindre que mes efforts soient prématurés.”
Règle cinquième: “Toute la méthode consiste dans l’ordre et dans la disposition des objets sur lesquels l’esprit doit tourner ses efforts pour arriver à quelques vérités. Pour la suivre, il faut ramener graduellement les propositions embarrassées et obscures à de plus simples, et ensuite partir de l’intuition de ces dernières pour arriver, par les mêmes degrés, à la connaissance des autres.”
“Règle sixième: Pour distinguer les choses les plus simples de celles qui sont enveloppées, et suivre cette recherche avec ordre, il faut, dans chaque série d’objets, où de quelques vérités nous avons déduit d’autres vérités, reconnoître quelle est la chose la plus simple, et comment toutes les autres s’en éloignent plus ou moins, ou également.”
“J’appelle absolu tout ce qui est l’élément simple et indécomposable de la chose en question, comme, par exemple, tout ce qu’on regarde comme indépendant, cause, simple, universel, un, égal, semblable, droit, etc. ; et je dis que ce qu’il y a de plus simple est ce qu’il y a de plus facile, et ce dont nous devons nous servir pour arriver à la solution des questions.”
“Règle onzième : Après avoir aperçu par l’intuition quelques propositions simples, si nous en concluons quelque autre, il est utile de les suivre sans interrompre un seul instant le mouvement de la pensée, de réfléchir à leurs rapports mutuels, et d’en concevoir distinctement à la fois le plus grand nombre possible ; c’est le moyen de donner à notre science plus de certitude et à notre esprit plus d’étendue.”
Règle douzième: Enfin il faut se servir de toutes les ressources de l’intelligence, de l’imagination, des sens, de la mémoire, pour avoir une intuition distincte des propositions simples, pour comparer convenablement ce qu’on cherche avec ce qu’on connoît, et pour trouver les choses qui doivent être ainsi comparées entre elles ; en un mot on ne doit négliger aucun des moyens dont l’homme est pourvu“.
“Ne traitant ici des choses que dans leur rapport avec notre intelligence, nous appellerons simples celles-là seulement dont la notion est si claire et si distincte que l’esprit ne puisse la diviser en d’autres notions plus simples encore ; telles sont la figure, l’étendue, le mouvement, etc. Nous concevons toutes les autres comme étant, en quelque sorte, composées de celles-ci”.
“Nous disons, en second lieu, que les choses appelées simples par rapport à notre intelligence sont ou purement intellectuelles, ou purement matérielles, ou intellectuelles et matérielles tout à la fois. Sont purement intellectuelles les choses que l’intelligence connoît à l’aide d’une certaine lumière naturelle, et sans le secours d’aucune image corporelle. Or il en est un grand nombre de cette espèce ; et, par exemple, il est impossible de se faire une image matérielle du doute, de l’ignorance, de l’action de la volonté, qu’on me permettra d’appeler volition, et de tant d’autres choses, que cependant nous connoissons effectivement, et si facilement qu’il nous suffit pour cela d’être doués de raison. Sont purement matérielles les choses que l’on ne connoît que dans les corps, comme la figure, l’étendue, le mouvement, etc. Enfin il faut appeler communes celles qu’on attribue indistinctement aux corps et aux esprits, comme l’existence, l’unité, la durée, et d’autres semblables.”
“Reste donc la seule déduction par laquelle nous puissions composer des notions de la justesse desquelles nous soyons sûrs ; et cependant il peut s’y commettre encore un grand nombre d’erreurs. Par exemple, de ce que dans l’air il n’est rien que la vue, le tact ou quelque autre sens puisse saisir, nous concluons que l’espace qui le renferme est vide, nous joignons mal à propos la nature du vide à celle de l’espace ; or il en arrive ainsi toutes les fois que d’une chose particulière et contingente nous croyons pouvoir déduire quelque chose de général et de nécessaire. Mais il est en notre pouvoir d’éviter cette erreur, c’est de ne jamais faire de liaisons que celles que nous avons reconnues nécessaires : comme, par exemple, quand nous concluons que rien ne peut être figuré qui ne soit étendu, de ce que la figure a avec l’étendue un rapport nécessaire.
De tout cela il résulte premièrement que nous avons exposé clairement, et, ce me semble, par une énumération suffisante, ce que nous n’avons pu montrer au commencement que confusément et sans art ; savoir, qu’il n’y a que deux voies ouvertes à l’homme pour arriver à une connoissance certaine de la vérité, l’intuition évidente, et la déduction nécessaire. Nous avons de plus expliqué ce que c’est que ces natures simples dont il est question dans la règle huitième. Il est clair que l’intuition s’applique et à ces natures, et à leur connexion nécessaire entre elles, et enfin à toutes les autres choses que l’entendement trouve par une expérience précise, soit en lui-même, soit dans l’imagination. Quant à la déduction, nous en traiterons plus au long dans les règles suivantes.
Il s’ensuit secondement qu’il ne faut pas se donner beaucoup de peine pour connoître ces natures simples, car elles sont suffisamment connues par elles-mêmes. Il faut seulement les distinguer les unes des autres, et les considérer avec attention successivement et à part.”
“Règle treizième: Quand nous comprenons parfaitement une question, il faut la dégager de toute conception superflue, la réduire au plus simple, la subdiviser le plus possible au moyen de l’énumération.“
“Nous péchons par omission toutes les fois que nous ne réfléchissons pas à quelque condition requise pour la détermination de la question, soit qu’elle s’y trouve exprimée, soit qu’on puisse la reconnoître d’une manière quelconque.”
“Il faut nous garder de supposer plus et quelque chose de plus positif que ce que nous avons, surtout dans les énigmes et dans toutes les questions captieuses inventées pour embarrasser l’esprit ; et même dans les autres questions, lorsque pour les résoudre on paroît admettre comme certaines des suppositions qui ne nous sont pas données par une raison positive, mais par une opinion d’habitude. Par exemple, dans l’énigme du Sphinx, il ne faut pas croire que le mot pied signifie seulement les pieds véritables des animaux, il faut voir encore s’il ne s’appliqueroit pas métaphoriquement à quelque autre chose, comme ici aux mains de l’enfant, au bâton du vieillard, parceque l’un et l’autre s’en sert comme de pieds pour marcher. De même, dans l’énigme des pêcheurs, il faut prendre garde que l’idée de poissons s’empare tellement de notre esprit, qu’elle le détourne de la pensée de ces animaux que souvent les pauvres portent sur eux sans le vouloir, et qu’ils rejettent quand ils les ont pris. De même encore si on demande comment a été construit le vase que nous avons pu voir quelquefois, au milieu duquel s’élevoit une colonne surmontée de la figure de Tantale dans l’attitude d’un homme qui veut boire ; l’eau qu’on y versoit y restoit contenue tant qu’elle n’atteignoit pas la bouche de Tantale, mais à peine touchoit-elle les lèvres du malheureux qu’elle s’échappoit tout-à-coup entièrement ; au premier coup d’œil tout l’artifice paroit devoir être dans la construction de la figure du Tantale, qui cependant ne détermine nullement la question, mais seulement l’accompagne. Toute la difficulté consiste a trouver comment un vase peut être construit de manière à ce que toute l’eau s’en échappe dès qu’elle est parvenue à une certaine hauteur, et pas avant. Enfin, si de toutes les observations que nous possédons sur les astres, nous cherchons ce que nous pouvons affirmer de certain sur leurs mouvements, il ne faudra pas admettre gratuitement que la terre est immobile au centre, comme ont fait les anciens, parceque des notre enfance il nous a paru en être ainsi ; mais il faudra révoquer en doute cette assertion même, pour examiner ensuite ce que nous pourrons juger de certain sur ce sujet.”
On retiendra :
- la méthode par décomposition (analyse ou induction) jusqu’aux natures simples, puis par composition (synthèse ou déduction)
- le projet de mathesis universalis (règle 5, ci-dessus)
- Que les natures simples… ne sont pas simples. Et que si la méthode repose sur l’énumération complète sans omission, la formule d’énumération des natures simples comprend un “etc.'”: “”Ne traitant ici des choses que dans leur rapport avec notre intelligence, nous appellerons simples celles-là seulement dont la notion est si claire et si distincte que l’esprit ne puisse la diviser en d’autres notions plus simples encore ; telles sont la figure, l’étendue, le mouvement, etc.”
- Que le sujet est sujet de la méthode mais pas source de la vérité : il a seulement une âme intelligente qui accède aux natures simples “l’âme humaine possède je ne sais quoi de divin où sont déposés les premiers germes des connoissances utiles”. Sans que cela soit vraiment thématisé, l’âme fait elle-même partie des natures simples non-corporelles : elle est l’intelligence se concevant elle-même : “si je veux, par le même moyen, prouver que l’âme rationnelle n’est pas corporelle, il ne sera pas nécessaire que l’énumération soit complète ; mais il suffira que je rassemble tous les corps sous quelques classes, pour prouver que l’âme ne peut se rapporter à aucune d’elles.” “les choses appelées simples par rapport à notre intelligence sont ou purement intellectuelles, ou purement matérielles, ou intellectuelles et matérielles tout à la fois. Sont purement intellectuelles les choses que l’intelligence connoît à l’aide d’une certaine lumière naturelle, et sans le secours d’aucune image corporelle.”
- Il s’agissait donc bien plus pour Descartes de tendre vers une mathesis universalis que de déployer une métaphysique du sujet. Mais c’est l’ambiguité des natures simples et la place ambiguë de l’âme (sujet et objet de connaissance) qui posent problèmes, et ces problèmes se résolvent si le doute, qui permet de s’en tenir aux choses vraies (deuxième règle), aboutit au sujet comme source simple de la connaissance.
c. Le doute radical
Le tournant se situe dans le Discours de la méthode, partie IV :
“mais pour ce qu’alors je désirois vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il falloit que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrois imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resteroit point après cela quelque chose en ma créance qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avoit aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginer ; et parcequ’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j’étois sujet à faillir autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avois prises auparavant pour démonstrations ; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étoient jamais entrées en l’esprit n’étoient non plus vraies que les illusions de mes songes. [Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulois ainsi penser que tout étoit faux, il falloit nécessairement que moi qui le pensois fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, étoit si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étoient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvois la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchois.”]
Les Méditations métaphysiques développe cette nouvelle méthode:
Première méditation, le doute radical :
- sur les données sensibles : erreurs / folie / songe / rêve
- sur les mathématiques et les natures simples : hypothèse du dieu trompeur. A ce stade on dépasse les Régles pour la direction de l’esprit.
- la radicalisation : le malin génie.
d. L’affirmation du « je pense donc je suis » ou du « Je suis, j’existe »
Version du Discours de la méthode, IV : “Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulois ainsi penser que tout étoit faux, il falloit nécessairement que moi qui le pensois fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, étoit si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étoient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvois la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchois.”
objection du Père Mersenne: le “je pense donc je suis est une déduction. Réponse de Descartes: conception unique
Version de la Seconde Méditation : ” Archimède, pour tirer le globe terrestre de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandoit rien qu’un point qui fût ferme et immobile : ainsi j’aurai droit de concevoir de hautes espérances, si je suis assez heureux pour trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable.
Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain.
Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en esprit ces pensées ? Cela n’est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je point quelque chose ? Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps : j’hésite néanmoins, car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu’il n’y avoit rien du tout dans le monde, qu’il n’y avoit aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps : ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n’étois point ? Tant s’en faut ; j’étois sans doute, si je me suis persuadé ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saura jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure et tenir pour constant que cette proposition, je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit.”
Le “Je pense” n’est pas vide : “Mais qu’est-ce donc que je suis ? une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? c’est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent.” cf. Husserl sur le “champ transcendantal” du cogito.
Retenir :La différence des deux formes du “cogito”, l’une déductive et l’autre ponctuelle. Le dédoublement “je suis, j’existe” et “je la prononce et je la conçois”. Le statut complexe de ce “je” : singulier /universel, narratif/substantiel, ponctuel/divers : si bien que la vérité est aussi bien fiction, fable :
Discours de la méthode, I : “Ainsi mon dessein n’est pas d’enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j’ai tâché de conduire la mienne. Ceux qui se mêlent de donner des préceptes se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent ; et s’ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables. Mais, ne proposant cet écrit que comme une histoire, ou, si vous l’aimez mieux, que comme une fable, en laquelle, parmi quelques exemples qu’on peut imiter, on en trouvera peut-être aussi plusieurs autres qu’on aura raison de ne pas suivre, j’espère qu’il sera utile à quelques uns sans être nuisible à personne, et que tous me sauront gré de ma franchise.”
problème du passage du “je pense” à “chose qui pense”, voir ci-dessous.
e. Unité de la science, hiérarchie des sciences – et dispersion
Le projet de système
On se souvient du désordre de l’éducation dans le Discours de la méthode, première partie : le désordre de l’éducation: lettres, langues et fables antiques (cf. mythos/logos), éloquence et poésie, mathématiques, théologie, philosophie, “autres sciences”.
Règles pour la direction de l’esprit,
Première règle : “Toutes les fois que les hommes aperçoivent une ressemblance entre deux choses, ils sont dans l’habitude d’appliquer à l’une et à l’autre, même en ce qu’elles offrent de différent, ce qu’ils ont reconnu vrai de l’une des deux. C’est ainsi qu’ils comparent, mal à propos, les sciences qui consistent uniquement dans le travail de l’esprit, avec les arts qui ont besoin d’un certain usage et d’une certaine disposition corporelle. Et comme ils voient qu’un seul homme ne peut suffire à apprendre tous les arts à la fois, mais que celui-là seul y devient habile qui n’en cultive qu’un seul, parceque les mêmes mains peuvent difficilement labourer la terre et toucher de la lyre, et se prêter en même temps à des offices aussi divers, ils pensent qu’il en est ainsi des sciences ; et les distinguant entre elles par les objets dont elles s’occupent, ils croient qu’il faut les étudier à part et indépendamment l’une de l’autre. Or c’est là une grande erreur ; car comme les sciences toutes ensemble ne sont rien autre chose que l’intelligence humaine, qui reste une et toujours la même quelle que soit la variété des objets auxquels elle s’applique, sans que cette variété apporte à sa nature plus de changements que la diversité des objets n’en apporte à la nature du soleil qui les éclaire, il n’est pas besoin de circonscrire l’esprit humain dans aucune limite ; en effet, il n’en est pas de la connaissance d’une vérité comme de la pratique d’un art ; une vérité découverte nous aide à en découvrir une autre, bien loin de nous faire obstacle. Et certes il me semble étonnant que la plupart des hommes étudient avec soin les plantes et leurs vertus, le cours des astres, les transformations des métaux, et mille objets semblables, et qu’à peine un petit nombre s’occupe de l’intelligence ou de cette science universelle dont nous parlons ; et cependant si les autres études ont quelque chose d’estimable, c’est moins pour elles-mêmes que pour les secours qu’elles apportent à celle-ci. Aussi n’est-ce pas sans motif que nous posons cette règle à la tête de toutes les autres ; car rien ne nous détourne davantage de la recherche de la vérité que de diriger nos efforts vers des buts particuliers, au lieu de les tourner vers cette fin unique et générale.”
Troisième règle (intuition et déduction, rappel) : “il est un grand nombre de choses qui, sans être évidentes par elles-mêmes, portent cependant le caractère de la certitude, pourvu qu’elles soient déduites de principes vrais et incontestés par un mouvement continuel et non interrompu de la pensée, avec une intuition distincte de chaque chose ; tout de même que nous savons que le dernier anneau d’une longue chaîne tient au premier, encore que nous ne puissions embrasser d’un coup d’œil les anneaux intermédiaires, pourvu qu’après les avoir parcourus successivement nous nous rappelions que, depuis le premier jusqu’au dernier, tous se tiennent entre eux.”
Discours de la méthode, III :
“il n’y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu’en ceux auxquels un seul a travaillé.”
Discours de la méthode, II : “Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avoient donné occasion de m’imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connoissance des hommes s’entresuivent en même façon, et que, pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres, il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles il étoit besoin de commencer : car je savois déjà que c’étoit par les plus simples et les plus aisées à connoître”.
Les Principes de la philosophie, lettre-préface : l’arbre du savoir et le projet de systématicité :
“En suite de quoi, pour faire bien concevoir quel but j’ai eu en les publiant, je voudrais ici expliquer l’ordre qu’il me semble qu’on doit tenir pour s’instruire. Premièrement, un homme qui n’a encore que la connaissance vulgaire et imparfaite que l’on peut acquérir par les quatre moyens ci-dessus expliqués doit, avant tout, tâcher de se former une morale qui puisse suffire pour régler les actions de sa vie, à cause que cela ne souffre point de délai, et que nous devons surtout tâcher de bien vivre. Après cela, il doit aussi étudier la logique, non pas celle de l’École, car elle n’est, à proprement parler, qu’une dialectique qui enseigne les moyens de faire entendre à autrui les choses qu’on sait, ou même aussi de dire sans jugement plusieurs paroles touchant celles qu’on ne sait pas, et ainsi elle corrompt le bon sens plutôt qu’elle ne l’augmente ; mais celle qui apprend à bien conduire sa raison pour découvrir les vérités qu’on ignore ; et, parce qu’elle dépend beaucoup de l’usage, il est bon qu’il s’exerce longtemps à en pratiquer les règles touchant des questions faciles et simples, comme sont celles des mathématiques. Puis, lorsqu’il s’est acquis quelque habitude à trouver la vérité en ces questions, il doit commencer tout de bon à s’appliquer à la vraie philosophie, dont la première partie est la métaphysique, qui contient les principes de la connaissance, entre lesquels est l’explication des principaux attributs de Dieu, de l’immatérialité de nos âmes, et de toutes les notions claires et simples qui sont en nous. La seconde est la physique, en laquelle, après avoir trouvé les vrais principes des choses matérielles, on examine en général comment tout l’univers est composé ; puis en particulier quelle est la nature de cette terre et de tous les corps qui se trouvent le plus communément autour d’elle, comme de l’air, de l’eau, du feu, de l’aimant et des autres minéraux. En suite de quoi il est besoin aussi d’examiner en particulier la nature des plantes, celle des animaux, et surtout celle de l’homme, afin qu’on soit capable par après de trouver les autres sciences qui lui sont utiles. Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale ; j’entends la plus haute et la plus parfaite morale, qui présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse.
Or, comme ce n’est pas des racines ni du tronc des arbres qu’on cueille les fruits, mais seulement des extrémités de leurs branches, ainsi la principale utilité de la philosophie dépend de celles de ses parties qu’on ne peut apprendre que les dernières. Mais, bien que je les ignore presque toutes, le zèle que j’ai toujours eu pour tâcher de rendre service au public est cause que je fis imprimer, il y a dix ou douze ans, quelques essais des choses qu’il me semblait avoir apprises. La première partie de ces essais fut un discours touchant la Méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, où je mis sommairement les principales règles de la logique et d’une morale imparfaite, qu’on peut suivre par provision pendant qu’on n’en sait point encore de meilleure. Les autres parties furent trois traités : l’un de la Dioptrique, l’autre des Météores, et le dernier de la Géométrie. Par la Dioptrique, j’eus dessein de faire voir qu’on pouvait aller assez avant en la philosophie pour arriver par son moyen jusques à la connaissance des arts qui sont utiles à la vie, à cause que l’invention des lunettes d’approche, que j’y expliquais, est l’une des plus difficiles qui aient jamais été cherchées. Par les Météores, je désirais qu’on reconnût la différence qui est entre la philosophie que je cultive et celle qu’on enseigne dans les écoles où l’on a coutume de traiter de la même matière . Enfin, par la Géométrie, je prétendais démontrer que j’avais trouvé plusieurs choses qui ont été ci-devant ignorées, et ainsi donner occasion de croire qu’on en peut découvrir encore plusieurs autres, afin d’inciter par ce moyen tous les hommes à la recherche de la vérité. Depuis ce temps-là, prévoyant la difficulté que plusieurs auraient à concevoir les fondements de la métaphysique, j’ai tâché d’en expliquer les principaux points dans un livre de Méditations qui n’est pas bien grand, mais dont le volume a été grossi et la matière beaucoup éclaircie par les objections que plusieurs personnes très doctes m’ont envoyées à leur sujet, et par les réponses que je leur ai faites. Puis enfin, lorsqu’il m’a semblé que ces traités précédents avaient assez préparé l’esprit des lecteurs à recevoir les Principes de la Philosophie, je les ai aussi publiés ; et j’en ai divisé le livre en quatre parties, dont la première contient les principes de la connaissance, qui est ce qu’on peut nommer la première philosophie ou bien la métaphysique : c’est pourquoi, afin de la bien entendre, il est à propos de lire auparavant les Méditations que j’ai écrites sur le même sujet. Les trois autres parties contiennent tout ce qu’il y a de plus général en la physique, à savoir l’explication des premières lois ou des principes de la nature, et la façon dont les cieux, les étoiles fixes, les planètes, les comètes, et généralement tout l’univers est composé ; puis en particulier la nature de cette terre, et de l’air, de l’eau, du feu, de l’aimant, qui sont les corps qu’on peut trouver le plus communément partout autour d’elle, et de toutes les qualités qu’on remarque en ces corps, comme sont la lumière, la chaleur, la pesanteur, et semblables ; au moyen de quoi je pense avoir commencé à expliquer toute la philosophie par ordre, sans avoir omis aucune des choses qui doivent précéder les dernières dont j’ai écrit. Mais, afin de conduire ce dessein jusqu’à sa fin, je devrais ci-après expliquer en même façon la nature de chacun des autres corps plus particuliers qui sont sur la terre, à savoir des minéraux, des plantes, des animaux, et principalement de l’homme ; puis enfin traiter exactement de la médecine, de la morale et des mécaniques. C’est ce qu’il faudrait que je fisse pour donner aux hommes un corps de philosophie tout entier ; et je ne me sens point encore si vieil, je ne me défie point tant de mes forces, je ne me trouve pas si éloigné de la connaissance de ce qui reste, que je n’osasse entreprendre d’achever ce dessein si j’avais la commodité de faire toutes les expériences dont j’aurais besoin pour appuyer et justifier mes raisonnements. Mais voyant qu’il faudrait pour cela de grandes dépenses auxquelles un particulier comme moi ne saurait suffire s’il n’était aidé par le public, et ne voyant pas que je doive attendre cette aide, je crois devoir dorénavant me contenter d’étudier pour mon instruction particulière, et que la postérité m’excusera si je manque à travailler désormais pour elle.”
Le système :
Voir le résumé présenté dans le Discours de la méthode, IV, les Méditations métaphysiques, II-III, V-VI, les Principes de la philosophie
Métaphysique :
- Doute
- Cogito et âme : Méditation II et Principes de la philosophie, §§ 7- 11 :
- champ transcendantal : “Le “Je pense” n’est pas vide : Méditation II : “Mais qu’est-ce donc que je suis ? une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? c’est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent.” cf. Husserl sur le “champ transcendantal” du cogito.”
- Mais donc aussi “chose qui pense”, donc substance, donc âme, différente du corps. Objection de Hobbes puis de tous les philosophes: Kant, Nietzsche, Husserl…
- Principes : 8. Qu’on connaît aussi ensuite la distinction qui est entre l’âme et le corps: “Il me semble aussi que ce biais est tout le meilleur que nous puissions choisir pour connaître la nature de l’âme et qu’elle est une substance entièrement distincte du corps ; car, examinant ce que nous sommes, nous qui pensons maintenant qu’il n’y a rien hors de notre pensée qui soit véritablement ou qui existe, nous connaissons manifestement que, pour être, nous n’avons pas besoin d’extension, de figure, d’être en aucun lieu, ni d’aucune autre telle chose qu’on peut attribuer au corps, et que nous sommes par cela seul que nous pensons ; et par conséquent que la notion que nous avons de notre âme ou de notre pensée précède celle que nous avons du corps, et qu’elle est plus certaine, vu que nous doutons encore qu’il y ait au monde aucun corps, et que nous savons certainement que nous pensons.”
- Existence de Dieu : je suis un être fini avec une idée de l’infini, l’infini enveloppe l’existence (preuve ontologique) : Troisième Méditation, et Principes, §§ 13-25.
- Libre arbitre et possibilité de l’erreur : Quatrième Méditation et Principes, §§ 26-50.
- Existence des choses matérielles : Cinquième Méditation et Principes, §§ 51-61 sq.
- L’homme, substance composée d’une âme et d’un corps : Sixième Méditation et Principes, §§ 62-fin. Achoppement de la philosophie cartésienne : Lettre d’Elisabeth à Descartes, 20 juin 1643 et Lettre de Descartes à Elisabeth, 28 juin 1643 : – -Consacrer peu d’heures à la métaphysique : “Et ie puis dire, auec verité, que la principale regle que i’ay touſiours obſeruée en mes études, & celle que ie croy m’auoir le plus ſeruy pour acquerir quelque connoiſſance, a eſté que ie n’ay iamais employé que fort peu d’heures, par iour, aux penſées qui occupent l’imagination, & fort peu d’heures, par an, à celles qui occupent l’entendement ſeul, & que i’ay donné tout le reſte de mon temps au relaſche des ſens & au repos de l’eſprit ; meſme ie conte, entre les exercices de l’imagination, toutes les conuerſations ſerieuſes, & tout ce à quoy il faut auoir de l’attention.” L’union de l’âme et du corps se conçoit mieux sans philosopher: “Mais l’ay iugé que c’eſtoit ces meditations, plutoſt que les penſées qui requerent moins d’atention, qui luy ont fait trouuer de l’obſcurité en la notion que nous auons de leur vnion ; ne me ſemblant pas que l’eſprit humain foit capable de conceuoir bien diſtinctement, & en meſme temps, la diſtinction d’entre l’ame & le corps, & leur vnion ; à cauſe qu’il faut, pour cela, les conceuoir comme vne ſeule choſe, & enſemble les conceuoir comme deux, ce qui ſe contrarie. Et pour ce ſuiet, (ſupofant que voſtre Alteſſe auoit encore les raiſons qui prouuent la diſtinction de l’ame & du corps ſont preſentes à ſon eſprit, & ne voulant point la ſuplier de s’en défaire, pour ſe repreſenter la notion de l’vnion que chacun éprouue touſiours en ſoy-meſme ſans philoſopher”. L’âme est étendue : “Mais, puis que[16] voſtre Alteſſe remarque qu’il eſt plus facile d’attribuer de la matiere & de l’extenſion à l’ame, que de luy attribuer la capacité de mouuoir vn corps & d’en eſtre muë, ſans auoir de matiere, ie la ſupplie de vouloir librement attribuer cette matiere & cette extenſion à l’ame ; car cela n’eſt autre choſe que la conceuoir vnie au corps. Et aprés auoir bien conceu cela, & l’auoir éprouué en ſoy-meſme, il luy ſera aiſé de conſiderer que la matiere qu’elle aura attribuée à cette penſée, n’eſt pas la penſée meſme, & que l’extenſion de cette matiere eſt d’autre nature que l’extenſion de cette penſée, en ce que[17] la premiere eſt determinée à certain lieu, duquel elle exclut toute autre extenſion de corps, ce que ne fait pas la deuxième. Et ainſi voſtre Alteſſe ne laiſſera[18] pas de reuenir aiſement à la connoiſſance de la diſtinction de l’ame & du corps, nonobſtant qu’elle ait conceu leur union.”
La Physique, la mécanique et la médecine
- Substances matérielles – atomes, lois du mouvement (principe d’inertie), chocs… cf. cet article wikipédia.
- De l’homme et du monde : Discours de la méthode, V ; Traité Du Monde et De l’homme. Donc médecine.
Dispersion
L’étude du morceau de cire dans la Seconde des Méditations métaphysiques de Descartes (repères 256-9) ne parvient pas à étudier la cire, mais remonte seulement à la simplicité de l’étendue : cf. (rappel) la critique de Bachelard dans :Le nouvel Esprit scientifique, VI “L’épistémologie non-cartésienne”,5, p. 126 sq du pdf.
Le recours à l’expérience est en rupture avec la déduction systématique, et entraîne donc une dispersion (faussement) provisoire des connaissances :
Discours de la méthode, VI : “Premièrement, j’ai tâché de trouver en général les principes ou premières causes de tout ce qui est ou qui peut être dans le monde, sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul qui l’a créé, ni les tirer d’ailleurs que de certaines semences de vérités qui sont naturellement en nos âmes. Après cela, j’ai examiné quels étoient les premiers et plus ordinaires effets qu’on pouvoit déduire de ces causes ; et il me semble que par là j’ai trouvé des cieux, des astres, une terre, et même sur la terre de l’eau, de l’air, du feu, des minéraux, et quelques autres telles choses, qui sont les plus communes de toutes et les plus simples, et par conséquent les plus aisées à connoître. Puis, lorsque j’ai voulu descendre à celles qui étoient plus particulières, il s’en est tant présenté à moi de diverses, que je n’ai pas cru qu’il fût possible à l’esprit humain de distinguer les formes ou espèces de corps qui sont sur la terre, d’une infinité d’autres qui pourroient y être si c’eût été le vouloir de Dieu de les y mettre, ni par conséquent de les rapporter à notre usage, si ce n’est qu’on vienne au-devant des causes par les effets, et qu’on se serve de plusieurs expériences particulières. Ensuite de quoi, repassant mon esprit sur tous les objets qui s’étoient jamais présentés à mes sens, j’ose bien dire que je n’y ai remarqué aucune chose que je ne pusse assez commodément expliquer par les principes que j’avois trouvés. Mais il faut aussi que j’avoue que la puissance de la nature est si ample et si vaste, et que ces principes sont si simples et si généraux que je ne remarque quasi plus aucun effet particulier que d’abord je ne connoisse qu’il peut en être déduit en plusieurs diverses façons, et que ma plus grande difficulté est d’ordinaire de trouver en laquelle de ces façons il en dépend ; car à cela je ne sais point d’autre expédient que de chercher derechef quelques expériences qui soient telles que leur événement ne soit pas le même si c’est en l’une de ces façons qu’on doit l’expliquer que si c’est en l’autre. Au reste, j’en suis maintenant là que je vois, ce me semble, assez bien de quel biais on se doit prendre à faire la plupart de celles qui peuvent servir à cet effet : mais je vois aussi qu’elles sont telles, et en si grand nombre, que ni mes mains ni mon revenu, bien que j’en eusse mille fois plus que je n’en ai, ne sauroient suffire pour toutes.”
Descartes renonce donc à publier ses découvertes de son vivant, pour éviter les controverses et avancer plus vite – mais aussi avec l’idée que seule sa postérité pourra achever le système du savoir : “Mais j’ai eu depuis ce temps-là d’autres raisons qui m’ont fait changer d’opinion, et penser que je devois véritablement continuer d’écrire toutes les choses que je jugerois de quelque importance, à mesure que j’en découvrirois la vérité, et y apporter le même soin que si je les voulois faire imprimer, tant afin d’avoir d’autant plus d’occasion de les bien examiner, comme sans doute on regarde toujours de plus près à ce qu’on croit devoir être vu par plusieurs qu’à ce qu’on ne fait que pour soi-même, et souvent les choses qui m’ont semblé vraies lorsque j’ai commencé à les concevoir, m’ont paru fausses lorsque je les ai voulu mettre sur le papier, qu’afin de ne perdre aucune occasion de profiter au public, si j’en suis capable, et que si mes écrits valent quelque chose, ceux qui les auront après ma mort en puissent user ainsi qu’il sera le plus à propos ; mais que je ne devois aucunement consentir qu’ils fussent publiés pendant ma vie, afin que ni les oppositions et controverses auxquelles ils seroient peut-être sujets, ni même la réputation telle quelle qu’ils me pourroient acquérir, ne me donnassent aucune occasion de perdre le temps que j’ai dessein d’employer à m’instruire. Car, bien qu’il soit vrai que chaque homme est obligé de procurer autant qu’il est en lui le bien des autres, et que c’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne, toutefois il est vrai aussi que nos soins se doivent étendre plus loin que le temps présent, et qu’il est bon d’omettre les choses qui apporteroient peut-être quelque profit à ceux qui vivent, lorsque c’est à dessein d’en faire d’autres qui en apportent davantage à nos neveux [descendants].”
Mais en même temps il ne renonce pas à achever son système : “Pour moi, si j’ai ci-devant trouvé quelques vérités dans les sciences (et j’espère que les choses qui sont contenues en ce volume feront juger que j’en ai trouvé quelques unes), je puis dire que ce ne sont que des suites et des dépendances de cinq ou six principales difficultés que j’ai surmontées, et que je compte pour autant de batailles où j’ai eu l’heur de mon côté : même je ne craindrai pas de dire que je pense n’avoir plus besoin d’en gagner que deux ou trois autres semblables pour venir entièrement à bout de mes desseins ; et que mon âge n’est point si avancé que, selon le cours ordinaire de la nature, je ne puisse encore avoir assez de loisir pour cet effet.”
Descartes trouve donc un compromis dans le projet d’une délégation rémunérée du travail expérimental, qui lui permettrait de travailler seul sur la systématisation – ce qui implique des ressources publiques (une pension) : “Il est vrai que pour ce qui est des expériences qui peuvent y servir, un homme seul ne sauroit suffire à les faire toutes : mais il n’y sauroit aussi employer utilement d’autres mains que les siennes, sinon celles des artisans, ou telles gens qu’il pourroit payer, et à qui l’espérance du gain, qui est un moyen très efficace, feroit faire exactement toutes les choses qu’il leur prescriroit […] De façon que s’il y avoit au monde quelqu’un qu’on sût assurément être capable de trouver les plus grandes choses et les plus utiles au public qui puissent être, et que pour cette cause les autres hommes s’efforçassent par tous moyens de l’aider à venir à bout de ses desseins, je ne vois pas qu’ils pussent autre chose pour lui, sinon fournir aux frais des expériences dont il auroit besoin, et du reste empêcher que son loisir ne lui fût ôté par l’importunité de personne.”
De fait Descartes multiplie les explications isolées, hypothético-déductive, “en attente” d’intégration dans le système déductif : explication de l’arc-en-ciel par exemple. également “histoire des phénomènes” qui rompt la déduction dans les Principes : la rupture se fait entre lois du mouvement (physique pure) et explication de la matière (physique empirique): fluidité du ciel, genèse de la Terre…
Ce décrochage épistémologique s’explique théologiquement (textes ci-dessus du Discours de la méthode, VI) : Dieu a choisi non seulement les lois générales de la nature, mais, d’une manière plus arbitraire, les détails matériels de son fonctionnement. Il a crée la nature comme un système particulier – qui aurait pu être autre: “Puis, lorsque j’ai voulu descendre à celles qui étoient plus particulières, il s’en est tant présenté à moi de diverses, que je n’ai pas cru qu’il fût possible à l’esprit humain de distinguer les formes ou espèces de corps qui sont sur la terre, d’une infinité d’autres qui pourroient y être si c’eût été le vouloir de Dieu de les y mettre.”
Donc l’explication hypothétique-déductive pourrait aussi être autre : “Mais il faut aussi que j’avoue que la puissance de la nature est si ample et si vaste, et que ces principes sont si simples et si généraux que je ne remarque quasi plus aucun effet particulier que d’abord je ne connoisse qu’il peut en être déduit en plusieurs diverses façons, et que ma plus grande difficulté est d’ordinaire de trouver en laquelle de ces façons il en dépend.”
De plus, si la volonté (de dieu comme de l’homme) est infinie, l’entendement humain, lui, est fini : l’achèvement du système de la nature ne peut vouloir dire la compréhension de la nature dans tous ses détails.
On note l’hésitation cartésienne, ou le doute continu sur le statut de la science : entre système fini et recherche infinie ; déduction et démarche empirique, hypothético-déductive ; recherche solitaire et collective ; publication et non publication.
Et se pose encore le problème de la science la plus haute du système, la morale…
f. théorie et pratique
Le doute est théorique, il ne doit pas s’étendre à la pratique : Discours de la méthode, II
La morale provisoire : lire Discours de la méthode, III
L’infinité de la volonté : lire la Quatrième Méditation
Théorie des passions : naturelles, à modérer sans éliminer
g. sujet de savoir et sujet de croyance
La garantie divine : le Dieu non-trompeur
Donc deux foyers de vérité : cogito / Dieu
Infinité de Dieu – finitude de l’homme, Quatrième Méditation
Conclusion sur Descartes
L’intuition n’est pas si “simple”, et la déduction n’est pas si complète… Descartes se trouve à la charnière entre la croyance en un système complet de la science et l’infinité du savoir. Charnière historique, mais qui souligne aussi ce qui a été dit de la métaphysique et confirmé chez Aristote : le savoir est toujours incomplet, toujours dispersé.
C’est ce qui motive la critique kantienne de la métaphysique, entraînant un nouveau statut de la science.
2. La critique kantienne
La démarche critique naît d’une interrogation sur l’échec de la métaphysique comme science, alors que les autres sciences progressent et se confirment.
Ce n’est pas pour autant que la science est la finalité ultime du savoir : tout au contraire, une théorie négative de la métaphysique permet de limiter le champ de la science et de dégager un champ non-scientifique plus fondamentale qu’elle : le domaine des fins justement (pratique, mais aussi jugement téléologique).
Donc ne pas se tromper sur les trois “critiques”. La Critique de la raison pure est déjà la totalité du système ; cf. ci-dessous et plus loin sur le “Canon de la raison pure”.
Seconde préface à la Critique de la raison pure : “Or une critique qui limite la raison dans son usage spéculatif est bien négative par ce côté-là ; mais, en supprimant du même coup l’obstacle qui en restreint l’usage pratique, ou menace même de l’anéantir, elle a en effet une utilité positive de la plus haute importance”. “J’ai donc dû supprimer le savoir [das Wissen] pour y substituer la croyance [das Glauben”.
Critique de la raison pure, Canon de la raison pure :
“Tout intérêt de ma raison (tant spéculatif que pratique) se ramène aux trois questions suivantes :
1° Que puis-je savoir ?
2° Que dois-je faire ?
3° Qu’ai-je à espérer ?”
Voir : cet article wikipédia sur la Critique de la raison pure.
J. Boulad-Ayoub,Fiches pour l’étude de Kant fiches n°4 à 10.
E. Bréhier, Histoire de la philosophie, Tome II, chapitre XV (Kant)
Le texte de la Critique de la raison pure se trouve sur Wikisource
a. Les critères de la scientificité et la révolution copernicienne
Ils sont énoncés en creux au début de la Seconde préface à la Critique de la raison pure : une science est en échec si on doit s’arrêter avant de l’avoir achevée, si on doit revenir sur ses pas pour prendre une autre route, si on ne peut accorder les savants sur le moyen d’atteindre le but.
La même préface dresse le bilan des sciences ayant prises une voie sûre:
- La logique formelle est achevée depuis Aristote : car “l’entendement ne s’y occupe que de lui-même et de sa forme”. NB : la doctrine des “catégories” sera donc une base fondamentale pour Kant.
- Les mathématiques (dont la géométrie) a demandé une révolution permettant de déduire des vérités de concepts a priori : rôle de Thalès.
- La physique a demandé une révolution permettant de formuler des hypothèses avant de déduire des vérités expérimentales : Galilée, Toricelli, Stahl: La raison doit ” prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements suivant des lois constantes, et forcer la nature à répondre à ses questions”.
- La métaphysique, elle, n’a fait que tâtonner : elle correspond aux critères de la non-scientificité énoncés aux débuts de la préface.
- D’où la nécessité d’une révolution sur le modèle de celle des autres sciences, et en particulier de celle de Copernic dans le domaine de l’astronomie (partie de la physique) : “Que l’on cherche donc une fois si nous ne serions pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique, en supposant que les objets se règlent sur notre connaissance.”
b. La théorie des facultés (ou psychologie transcendantale)
Science qui refonde le savoir et la croyance sur le sujet, qui diffère de la métaphysique, et qui sert d’instrument pour la critique.
voir cet article wikipédia sur la théorie kantienne de la connaissance et toujours celui-ci sur la Critique de la raison pure.
- L’esthétique transcendantale : théorie de la sensibilité, faculté de l’intuition
- formes a priori de l’intuition: espace et temps
- matière: sensations
- différence phénomènes / chose en soi : “Lorsque je dis que l’intuition des choses extérieures et celles que l’esprit a de lui-même représentent, dans l’espace et dans le temps, chacune son objet, comme il affecte nos sens, c’est-à-dire comme il nous apparaît, je ne veux pas dire que ces objets soient une pure apparence[ndt 31]. En effet, dans le phénomène, les objets et même les qualités que nous leur attribuons sont toujours regardés comme quelque chose de réellement donné ; seulement, comme ces qualités dépendent du mode d’intuition du sujet dans son rapport à l’objet donné, cet objet n’est pas comme manifestation de lui-même[ndt 32] ce qu’il est comme objet en soi. Ainsi je ne dis pas que les corps ne font que paraître exister hors de moi, ou que mon âme semble simplement être donnée dans la conscience de moi-même, lorsque j’affirme que la qualité de l’espace et du temps, d’après laquelle je me les représente et où je place ainsi la condition de leur existence, ne réside que dans mon mode d’intuition et non dans ces objets mêmes.”
- différence noumène / chose en soi : le “noumène” n’est que le concept négatif d’un objet non sensible; il prend une forme positive dans les postulats de la raison pure pratique (le moi, le monde, Dieu) / la chose en soi est réelle : elle affecte notre sensibilité, sinon nous n’aurions accès à aucun phénomène. Elle est ce qui apparaît – mais nous n’avons accès qu’à ses apparitions (les phénomènes) que nous organisons par les formes a priori de notre sensibilité et les concepts de notre entendement.
- L’analytique transcendantale : théorie de l’entendement, faculté des concepts
- “Notre connaissance dérive de deux sources, dont la première est la capacité de recevoir des représentations (la réceptivité des impressions), et la seconde, la faculté de connaître un objet au moyen de ces représentations (la spontanéité des concepts). Par la première un objet nous est donné ; par la seconde, il est pensé dans son rapport à cette représentation (considérée comme simple détermination de l’esprit). Intuition et concepts, tels sont donc les éléments de toute notre connaissance, de telle sorte que ni les concepts sans une intuition qui leur corresponde de quelque manière, ni l’intuition sans les concepts ne peuvent fournir une connaissance. Tous deux sont purs ou empiriques : empiriques, lorsque la sensation (qui suppose la présence réelle de l’objet) y est contenue ; purs, lorsqu’aucune sensation ne se mêle à la représentation. On peut dire que la sensation est la matière de la connaissance sensible. L’intuition pure ne contient que la forme sous laquelle quelque chose est perçu ; et le concept pur, que la forme de la pensée d’un objet en général. Les intuitions et les concepts purs ne sont possibles qu’à priori ; les empiriques ne le sont qu’à posteriori.
- Nous désignons sous le nom de sensibilité la capacité qu’a notre esprit de recevoir des sensations, en tant qu’il est affecté de quelque manière ; par opposition à cette réceptivité, la faculté que nous avons de produire nous-mêmes des représentations, ou la spontanéité de la connaissance, s’appelle entendement. Telle est notre nature que l’intuition ne peut jamais être que sensible, c’est-à-dire contenir autre chose que la manière dont nous sommes affectés par des objets. Au contraire, la faculté de penser l’objet de l’intuition sensible, est l’entendement. De ces deux propriétés l’une n’est pas préférable à l’autre. Sans la sensibilité, nul objet ne nous serait donné ; sans l’entendement, nul ne serait pensé. Des pensées sans matière sont vides ; des intuitions sans concepts sont aveugles. Aussi est-il tout aussi nécessaire de rendre sensibles les concepts (c’est-à-dire d’y joindre un objet donné dans l’intuition), que de rendre intelligibles les intuitions (c’est-à-dire de les ramener à des concepts).”
- Logique formelle et logique transcendantale : “La logique générale fait abstraction, comme nous l’avons indiqué, de tout contenu de la connaissance, c’est-à-dire de tout rapport de la connaissance à l’objet, et elle n’envisage que la forme logique des connaissances dans leurs rapports entre elles, c’est-à-dire la forme de la pensée en général. Mais, comme il y a des intuitions pures aussi bien que des intuitions empiriques (ainsi que le prouve l’esthétique transcendentale), on pourrait bien trouver aussi une différence entre une pensée pure et une pensée empirique des objets. Dans ce cas, il y aurait une logique où l’on ne ferait pas abstraction de tout contenu de la connaissance ; car celle qui contiendrait uniquement les règles de la pensée pure d’un objet exclurait toutes ces connaissances dont le contenu serait empirique. Cette logique rechercherait aussi l’origine de nos connaissances des objets, en tant qu’elle ne peut être attribuée à ces objets mêmes, tandis que la logique générale n’a point à s’occuper de cette origine de la connaissance, et qu’elle se borne à examiner nos représentations au point de vue des lois suivant lesquelles l’entendement les emploie et les relie entre elles, lorsqu’il pense. Que ces représentations aient leur origine à priori en nous-mêmes, ou qu’elles nous soient données empiriquement, peu lui importe ; elle s’occupe uniquement de la forme que l’entendement peut leur donner, de quelque source d’ailleurs qu’elles puissent dériver.”
- Les catégories :
- de la quantité (unité, pluralité, totalité);
- de la qualité (réalité, négation, limitation)
- de la relation (inhérence et subsistance ou substantia et accidents), causalité et dépendance, ou cause et effet, et communauté, ou action réciproque entre l’agent et le patient);
- et de la modalité (possibilité et impossibilité; existence et non-existence; nécessité et contingence).
- L’unité synthétique de l’aperception, le “Je” : forme d’unité du “je pense”, à distinguer de l’unité empirique de la conscience, à l’origine de la psychologie empirique / psychologie transcendantale : “Le : je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations ; car autrement il y aurait en moi quelque chose de représenté, qui ne pourrait pas être pensé, ce qui revient à dire ou que la représentation serait impossible ou du moins qu’elle ne serait rien pour moi. La représentation qui peut être donnée antérieurement à toute pensée se nomme intuition. Toute diversité de l’intuition a donc un rapport nécessaire au je pense dans le même sujet où elle se rencontre. Mais cette représentation je pense est un acte de la spontanéité, c’est-à-dire qu’on ne saurait la regarder comme appartenant à la sensibilité. Je la nomme aperception pure pour la distinguer de l’aperception empirique, ou encore aperception originaire[8], parce que cette conscience de soi-même qu’elle exprime en produisant la représentation je pense, qui doit pouvoir accompagner toutes les autres et qui est identique en toute conscience, ne peut plus être elle-même accompagnée d’aucune autre […] L’unité transcendentale de l’aperception est celle qui sert à réunir dans le concept d’un objet toute la diversité donnée dans une intuition. Aussi s’appelle-t-elle objective, et faut-il la distinguer de cette unité subjective de la conscience qui est une détermination du sens intérieur, par laquelle sont empiriquement donnés, pour être ainsi réunis, les divers éléments de l’intuition.”
- Les sciences a priori : mathématique (arithmétique et géométrie), physique. La construction des concepts dans le temps et dans l’espace.
- Les sciences a posteriori : physique empirique, chimie, etc.
- La dialectique transcendantale : théorie de la raison, faculté des idées
- Les idées, absolutisation des concepts de l’entendement, la tendance de la raison et l’illusion transcendantale: “Notre objet n’est pas ici de traiter de l’apparence empirique (par exemple des illusions d’optique) que présente l’application empirique des règles, d’ailleurs justes, de l’entendement, et où le jugement est entraîné par l’influence de l’imagination ; il ne s’agit ici que de cette apparence transcendentale qui influe sur des principes dont l’application ne se rapporte plus du tout à l’expérience (auquel cas nous aurions encore du moins une pierre de touche pour en vérifier la valeur), et qui nous entraîne nous-mêmes, malgré tous les avertissements de la critique, tout à fait en dehors de l’usage empirique des catégories, et nous abuse par l’illusion d’une extension de l’entendement pur. Nous nommerons immanents les principes dont l’application se tient absolument renfermée dans les limites de l’expérience possible, et transcendants ceux qui sortent de ces limites. Je n’entends point par là cet usage transcendental ou cet abus des catégories, qui n’est que l’erreur où tombe notre jugement, lorsqu’il n’est pas suffisamment contenu par la critique et qu’il néglige les limites du seul terrain où puisse s’exercer l’entendement pur ; j’entends ces principes réels qui prétendent renverser toutes ces bornes et qui s’arrogent un domaine entièrement nouveau, où l’on ne reconnaît plus aucune démarcation. Le transcendental et le transcendant ne sont donc pas la même chose. Les principes de l’entendement pur que nous avons exposés plus haut n’ont qu’un usage empirique et non transcendental, c’est-à-dire que cet usage ne sort pas des limites de l’expérience. Mais un principe qui repousse ces limites et nous enjoint même de les franchir, c’est là ce que j’appelle un principe transcendant. Si notre critique peut parvenir à découvrir l’apparence de ces prétendus principes, alors ceux dont l’usage est purement empirique pourront être nommés, par opposition à ces derniers, principes immanents de l’entendement pur.
- L’apparence logique, qui consiste simplement dans une fausse imitation de la forme rationelle (l’apparence des paralogismes) résulte uniquement d’un défaut d’attention aux règles logiques. Aussi se dissipe-t-elle entièrement dès que ces règles sont justement appliquées au cas présent. L’apparence transcendentale, au contraire, ne cesse pas par cela seul qu’on l’a découverte et que la critique transcendentale en a clairement montré la vanité (telle est, par exemple, celle qu’offre cette proposition : le monde doit avoir un commencement dans le temps). La cause en est qu’il y a dans notre raison (considérée subjectivement, c’est-à-dire comme une faculté de connaître humaine) des règles et des maximes fondamentales qui, en servant à son usage, ont tout à fait l’air de principes objectifs et font que la nécessité subjective d’une certaine liaison de nos concepts exigée par l’entendement, passe pour une nécessité objective, pour une détermination des choses en soi. C’est là une illusion qu’il ne nous est pas possible d’éviter, pas plus que nous ne saurions faire que la mer ne nous paraisse plus élevée à l’horizon qu’auprès du rivage, puisque nous la voyons alors par des rayons plus élevés, ou pas plus que l’astronome lui-même ne peut empêcher que la lune ne lui paraisse plus grande à son lever, bien qu’il ne soit pas trompé par cette apparence.”
- L’idée du moi et les paralogismes de la raison pure (contre la psychologie rationnelle)
- Voir plus haut sur le “Je pense” comme unité de l’aperception.
- Donc distinction psychologie transcendantale /emprique / rationnelle : Le “Je pense” est le seul texte de la psychologie rationnelle”. Cf. cet article sur la critique kantienne du cogito cartésien.
- L’idée du monde et les antinomies de la raison pure (contre la cosmologie rationnelle)
- La première antinomie porte sur la finitude ou non du Monde. Le monde a un commencement dans le temps et est limité d’un point de vue spatial / Le monde n’a pas de commencement et n’a pas de limites dans l’espace et il est donc infini aussi bien du point de vue du temps que de l’espace.
- La deuxième porte sur l’existence ou non, d’une entité simple indivisible. Toute substance composée est constituée de parties simples et il n’existe nulle part quelque chose d’autre que le simple ou que ce qui en est composé /Aucune chose composée dans le monde n’est constituée de parties simples et il n’existe nulle part rien de simple en elle.
- La troisième antinomie concerne l’existence ou non de la liberté. La causalité d’après les lois de la nature n’est pas la seule forme de causalité à partir de laquelle on peut déduire l’ensemble des phénomènes du monde. Il est donc nécessaire de supposer, en outre, une causalité par la liberté pour expliquer ces phénomènes. /Il n’existe pas de liberté : tout dans le monde a lieu d’après les lois de la nature.
- La quatrième antinomie se rapporte à l’existence ou non de Dieu. Un être nécessaire, de manière inconditionnée, fait partie du monde, que ce soit comme sa partie ou comme sa cause / Il n’existe nulle part un être nécessaire, de manière inconditionnée, que ce soit dans le monde ou en dehors du monde ou conçu comme sa cause.
- L’idée de dieu et les preuves de l’existence de dieu (contre la théologie rationnelle)
- preuve ontologique
- preuve cosmologique
- preuve physico-théologique
c. La tâche critique
Phénomènes / Chose en soi : voir plus haut.
Donc la critique fixe les limites de l’expérience possible (le possible permet d’inclure les connaissances a priori; l’expérience “réelle” est a posteriori ) : ce sont celles des connaissances particulières sur la nature, comme ensemble des phénomènes dont l’unité échappe, et qui donc diffère du monde.
- Connaissances a priori (mathématique, physique pure présupposant seulement le concept empirique de matière)
- Connaissances a posteriori
- Analyse des concepts / Construction des concepts; jugements analytiques / synthétiques (voir méthodologie transcendantale, 1)
- La métaphysique ne peut qu’analyse des concepts (moi, monde, dieu) mais ne peut les construire (illusion transcendantale) : “La connaissance philosophique est la connaissance rationnelle par concepts, et la connaissance mathématique la connaissance rationnelle par construction des concepts. Construire un concept, c’est représenter 1[2] à priori l’intuition qui lui correspond. La construction d’un concept exige donc une intuition non empirique, qui par conséquent, comme intuition, soit un objet singulier, mais qui n’en exprime pas moins, comme construction d’un concept (d’une représentation générale), quelque chose d’universel qui s’applique à toutes les intuitions possibles appartenant au même concept. Ainsi je construis un triangle en représentant l’objet correspondant à ce concept soit par la simple imagination dans l’intuition pure, soit même, d’après celle-ci, sur le papier dans l’intuition empirique, mais dans les deux cas tout à fait à priori, sans en avoir tiré le modèle de quelque expérience. La figure particulière ici décrite est empirique, et pourtant elle sert à exprimer le concept sans nuire à son universalité, parce que, dans cette intuition empirique, on ne songe jamais qu’à l’acte de la construction du concept, auquel beaucoup de déterminations sont tout à fait indifférentes, comme celles de la grandeur, des côtés et des angles, et que l’on fait abstraction de ces différences qui ne changent pas le concept du triangle.
La connaissance philosophique considère le particulier uniquement dans le général, et la connaissance mathématique le général dans le particulier, même dans le singulier, mais à priori et au moyen de la raison, de telle sorte que, comme ce singulier est déterminé d’après certaines conditions générales de la construction, de même l’objet du concept auquel ce singulier ne correspond que comme son schème doit être conçu comme universellement déterminé.”
La métaphysique dépasse le champ de la connaissance possible ou de la nature: illusion transcendantale. Voir plus haut, dialectique transcendantale.
Les idées ne peuvent servir que de principes régulateurs : à chaque fois, ce sont les secondes thèses des antinomies qui guident l’entendement dans la connaissance de la nature / l’idée du moi, les premières thèses des antinomies, l’idée de dieu, ont un autre usage…
S’ouvre alors le champ de la croyance :
cf. Canon de la raison pure :
- “La plus grande et peut-être la seule utilité de toute philosophie de la raison pure est donc purement négative ; car elle n’est pas un organe qui serve à étendre nos connaissances, mais une discipline qui en détermine les limites, et, au lieu de découvrir la vérité, elle a le modeste mérite de prévenir l’erreur. Cependant il doit y avoir quelque part une source de connaissances positives qui appartiennent au domaine de la raison pure, et qui ne sont peut-être une occasion d’erreur que par l’effet d’un malentendu, mais qui en réalité donnent un but au zèle de la raison. Car autrement à quelle cause attribuer ce désir indomptable de poser quelque part un pied ferme au delà des limites de l’expérience ? Elle soupçonne des objets qui ont pour elle un grand intérêt. Elle entre dans le chemin de la pure spéculation pour s’en rapprocher ; mais ils fuient devant elle. Il est à présumer qu’il y a lieu d’espérer pour elle un plus heureux succès sur la seule route qui lui reste encore, celle de l’usage pratique.”
- Le but final auquel se rapporte la spéculation de la raison dans son usage transcendental, comprend trois objets : la liberté de la volonté, l’immortalité de l’âme et l’existence de Dieu. A l’égard de ces trois objets l’intérêt purement spéculatif de la raison est très-faible, et en vue de cet intérêt on entreprendrait difficilement un travail aussi fatigant et environné d’autant obstacles que celui de l’investigation transcendentale, puisqu’on ne saurait tirer de toutes les découvertes qui pourraient être faites à ce sujet aucun usage dont on pût montrer l’utilité in concreto, c’est-à-dire dans l’étude de la nature. La volonté a beau être libre, cela ne concerne que la cause intelligible de notre vouloir. En effet pour ce qui est des phénomènes ou des manifestations de la volonté, c’est-à-dire des actes, une maxime inviolable, sans laquelle nous ne pourrions faire de notre raison aucun usage empirique, nous fait une loi de ne les expliquer jamais autrement que tous les autres phénomènes de la nature, c’est-à-dire suivant des lois immuables. Supposons, en second lieu, que la nature spirituelle de l’âme (et avec elle son immortalité) puisse être aperçue, on n’en saurait cependant tenir compte comme d’un principe d’explication, ni par rapport aux phénomènes de cette vie, ni par rapport à la nature particulière de la vie future, puisque notre concept d’une nature incorporelle est purement négatif, qu’il n’étend pas le moins du monde notre connaissance, et qu’il n’y a point de conséquences à en tirer, si ce n’est des fictions que la philosophie ne peut avouer. Quand même, en troisième lieu, l’existence d’une intelligence suprême serait démontrée, nous pourrions bien comprendre par là la finalité dans la disposition et dans l’ordre du monde en général, mais nous ne serions nullement autorisés à en dériver un arrangement ou un ordre particulier, ni, là où nous ne le percevons pas, à l’en conclure hardiment, puisque c’est une règle nécessaire de l’usage spéculatif de la raison de ne pas laisser de côté les causes naturelles et de ne pas abandonner ce dont nous pouvons nous instruire par l’expérience pour dériver quelque chose que nous connaissons de quelque chose qui dépasse absolument toute notre connaissance. En un mot, ces trois propositions demeurent toujours transcendantes pour la raison spéculative, et elles n’ont pas d’usage immanent, c’est-à-dire applicable aux objets de l’expérience, et par conséquent utile pour nous de quelque façon ; mais, considérées en elles-mêmes, elles sont des efforts tout à fait stériles et en outre extrêmement pénibles de notre raison. Si donc ces trois propositions cardinales ne nous sont nullement nécessaires au point de vue du savoir, et si cependant elles nous sont instamment recommandées par notre raison, leur importance ne devra concerner proprement que l’ordre pratique 1[1].
- “J’appelle pratique tout ce qui est possible par la liberté. Mais si les conditions de l’exercice de notre libre arbitre sont empiriques, la raison n’y peut avoir qu’un usage régulateur et n’y saurait servir qu’à opérer l’unité des lois empiriques. C’est ainsi, par exemple, que dans la doctrine de la prudence, l’union de toutes les fins qui nous sont données par nos penchants, en une seule : le bonheur, et l’harmonie des moyens propres à y arriver constituent toute l’œuvre de la raison, qui ne peut fournir à cet effet que des lois pragmatiques de notre libre conduite, propres à nous faire atteindre les fins qui nous sont recommandées par les sens, mais non point des lois pures, parfaitement déterminées à priori. Des lois pures pratiques au contraire, dont le but serait donné tout à fait à priori par la raison et qui ne commanderaient pas d’une manière empiriquement conditionnelle, mais absolue, seraient des produits 1[2] de la raison pure. Or telles sont les lois morales, et par conséquent seules elles appartiennent à l’usage pratique de la raison pure et comportent un canon.”
- Les trois questions : “Tout intérêt de ma raison (tant spéculatif que pratique) se ramène aux trois questions suivantes :
- 1° Que puis-je savoir ?
- 2° Que dois-je faire ?
- 3° Qu’ai-je à espérer ?
- La première question est purement spéculative. Nous en avons épuisé (je m’en flatte) toutes les solutions possibles, et nous avons trouvé enfin celle dont la raison doit se contenter et dont, quand elle ne regarde que la pratique, elle a d’ailleurs sujet d’être satisfaite ; mais nous sommes restés tout aussi éloignés des deux grandes fins où tendent proprement tous ces efforts de la raison pure que si nous avions dès le début renoncé à ce travail par paresse. Si donc c’est du savoir qu’il s’agit, il est du moins sûr et décidé que, sur ces deux problèmes, nous ne l’aurons jamais en partage.
- La seconde question est purement pratique. Si elle peut comme telle appartenir à la raison pure, elle n’est cependant pas transcendentale, mais morale, et par conséquent elle ne peut d’elle-même occuper notre critique.
- La troisième question : si je fais ce que je dois, que puis-je alors espérer ? est à la fois pratique et théorétique, de telle sorte que l’ordre pratique ne conduit que comme un fil conducteur à la solution de la question théorétique et, quand celle-ci s’élève, de la question spéculative. En effet tout espoir tend au bonheur, et est à la pratique et à la loi morale ce que le savoir ou la loi naturelle est à la connaissance théorétique des choses. Le premier aboutit en définitive à cette conclusion, que quelque chose est (qui détermine le dernier but possible), puisque quelque chose doit arriver ; et le second, à celle-ci, que quelque chose est (qui agit comme cause suprême), puisque quelque chose arrive.”
- Le “tenir pour vrai” : Tenir quelque chose pour vrai 1[6] est un fait de notre entendement qui peut reposer sur des principes objectifs, mais qui suppose aussi des causes subjectives dans l’esprit de celui qui juge. Quand cet acte est valable pour chacun, pour quiconque du moins a de la raison, le principe en est objectivement suffisant, et c’est alors la conviction 2[7]. Quand il a uniquement son principe dans la nature particulière du sujet, on le nomme persuasion 3[8][…] Le fait de tenir quelque chose pour vrai, ou la valeur subjective du jugement par rapport à la conviction (qui a en même temps une valeur objective), présente les trois degrés suivants : l’opinion 1[10], la foi 2[11] et le savoir 3[12]. L’opinion est un jugement qui a conscience d’être insuffisant subjectivement aussi bien qu’objectivement. Quand le jugement n’est suffisant que subjectivement, et qu’en même temps il est tenu pour objectivement insuffisant, il s’appelle foi. Enfin celui qui est suffisant subjectivement aussi bien qu’objectivement s’appelle savoir. La suffisance subjective s’appelle conviction (pour moi-même), la suffisance objective, certitude (pour chacun).”
d. Science et pratique
Impératifs hypothétiques et impératif catégorique
Loi fondamentale de la raison pure pratique : “Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours être considérée comme un principe de législation universelle.”
- exemples : dette, vol, emprunt, mensonge…
Postulats de la raison pure pratique :
- immortalité
- liberté
- existence de Dieu
- “Ces postulats sont ceux de l’immortalité, de la liberté, considérée positivement (comme causalité d’un être, en tant qu’il appartient au monde intelligible), et de l’existence de Dieu, Le premier dérive de la condition pratiquement nécessaire d’une durée appropriée au parfait accomplissement de la loi morale ; le second, de la supposition nécessaire de notre indépendance par rapport au monde sensible et au pouvoir de déterminer notre volonté conformément à la loi d’un monde intelligible, c’est-à-dire de la liberté ; le troisième, de la nécessité de supposer comme condition de la possibilité du souverain bien dans un monde intelligible l’existence d’un souverain bien absolu, c’est-à-dire l’existence de Dieu.”
- bien et bonheur
La différence science / morale (éthique) telle que l’établit Kant est à l’origine des “comités d’éthique” composés de philosophes, scientifiques, juristes pour limiter les applications de la science.
e. Jugement de goût et jugement téléologique
Jugement déterminant et jugement réfléchissant : Critique de la faculté de juger, Introduction :
- “Le Jugement en général est la faculté de concevoir le particulier comme contenu dans le général. Si le général (la règle, le principe, la loi) est donné, le Jugement qui y subsume le particulier (même si, comme Jugement transcendental, il fournit a priori les conditions qui seules rendent cette subsomption possible) est déterminant. Mais si le particulier seul est donné et que le Jugement y doive trouver la général, il est simplement réfléchissant.
- Le Jugement-déterminant, soumis aux lois générales et transcendentales de l’entendement, n’est que subsumant ; la loi lui est prescrite a priori, et ainsi il n’a pas besoin de penser par lui-même à une loi pour pouvoir subordonner au général le particulier qu’il trouve dans la nature. — Mais autant il y a de formes diverses de la nature, autant il y a de modifications des concepts généraux et transcendantaux de la nature, que laissent indéterminés les lois fournies a priori par l’entendement pur ; car ces lois ne concernent que la possibilité d’une nature (comme objet des sens) en général. Il doit donc y avoir aussi pour ces concepts des lois qui peuvent bien, en tant qu’empiriques, être contingentes au regard de notre entendement, mais qui, puisqu’elles s’appellent lois (comme l’exige le concept d’une nature), doivent être regardées comme nécessaires en vertu d’un principe, quoique inconnu pour nous, de l’unité du divers. — Le Jugement réfléchissant, qui est obligé de remonter du particulier qu’il trouve dans la nature au général, a donc besoin d’un principe qui ne peut être dérivé de l’expérience, puisqu’il doit servir de fondement à l’unité de tous les principes empiriques, se rangeant sous des principes également empiriques mais supérieurs, et par là à la possibilité de la coordination systématique de ces principes. Ce principe transcendental, il faut que le Jugement réfléchissant le trouve en lui-même, pour en faire sa loi ; il ne peut le tirer d’ailleurs (parce qu’il serait alors Jugement déterminant), ni le prescrire à la nature, parce que, si la réflexion sur les lois de la nature s’accommode à la nature, celle-ci ne se règle pas sur les conditions d’après lesquelles nous cherchons à nous en former un concept tout à fait contingent ou relatif à cette réflexion.
- Ce principe ne peut être que celui-ci : comme les lois générales de la nature ont leur principe dans notre entendement qui les prescrit à la nature (mais au point de vue seulement du concept général de la nature en tant que telle), les lois particulières, empiriques relativement à ce que les premières laissent en elles d’indéterminé, doivent être considérées d’après une unité telle que l’aurait établie un entendement (mais autre que le nôtre), qui, en donnant ces lois, aurait eu égard à notre faculté de connaître, et voulu rendre possible un système d’expérience fondé sur des lois particulières de la nature. Ce n’est pas qu’on doive admettre, en effet, un tel entendement (car c’est le Jugement réfléchissant qui seul fait de cette idée un principe pour réfléchir et non pour déterminer), mais la faculté de juger se donne par là une loi pour elle-même et non pour la nature. Or, comme le concept d’un objet, en tant qu’il contient aussi le principe de la réalité de cet objet, s’appelle fin, et que la concordance d’un objet avec une disposition de choses qui n’est possible que suivant des fins, s’appelle finalité de la forme de ces choses, le principe du Jugement, relativement à la forme des choses de la nature soumises à des lois empiriques en général, est la finalité de la nature dans sa diversité ; ce qui veut dire qu’on se représente la nature par ce concept comme si un entendement contenait le principe de son unité dans la diversité de ses lois empiriques.
- La finalité de la nature est donc un concept particulier a priori, qui a uniquement son origine dans le jugement réfléchissant ; car on ne peut pas attribuer aux productions de la nature quelque chose comme un rapport de la nature même a des fins, mais seulement se servir de ce concept pour réfléchir sur la nature relativement à la liaison des phénomènes qui s’y produisent suivant des lois empiriques. Ce concept est bien différent aussi de la finalité pratique (de celle de l’industrie humaine ou de la morale), quoiqu’on la conçoive par analogie avec cette dernière espèce de finalité.”
Jugement de goût : différence agréable / beau : jugement portant avant tout sur la beauté de la nature, et extensible à l’art.
Jugement téléologique : porte sur la vie, sur la place de l’humanité parmi les vivants, et finalement sur la finalité de l’humanité – l’histoire; donc on voit se dégager le champ de la biologie comme de l’histoire.
f. systématicité et dispersion…
Kant n’a pas abandonné le principe d’une architectonique du savoir.
Critique de la raison pure, “Architectonique de la raison pure”: “Sous le gouvernement de la raison nos connaissances en général ne doivent pas former une rhapsodie, mais un système, et c’est seulement à cette condition qu’elles peuvent soutenir et favoriser les fins essentielles de la raison. Or j’entends par système l’unité des diverses connaissances sous une idée. Cette idée est le concept rationnel de la forme d’un tout où la sphère des éléments divers et la position respective des parties sont déterminées à priori.”
En ce sens la critique implique sa propre métaphysique (sans position de vérité des idées de la raison) : “La philosophie de la raison pure est ou une propédeutique (un exercice préliminaire) qui étudie la faculté de la raison par rapport à toute connaissance pure à priori, et elle s’appelle alors critique ; ou elle est le système de la raison pure (la science), toute la connaissance philosophique (vraie ou apparente) venant de la raison pure et formant un ensemble systématique, et elle s’appelle alors métaphysique. Mais ce nom peut être donné aussi à toute la philosophie pure, y compris la critique, et embrasser ainsi aussi bien la recherche de tout ce qui peut jamais être connu à priori que l’exposition de ce qui constitue un système des connaissances philosophiques pures de cette espèce, et se distingue de tout usage empirique, ainsi que de tout usage mathématique de la raison.’
Liberté comme idée, véritable clef de voûte de l’ensemble du système / nécessité de la nature : Critique de la faculté de juger, introduction : “il n’y a que deux espèces de concepts, lesquelles impliquent autant de principes différents de la possibilité de leurs objets : ce sont les concepts de la nature et le concept de la liberté.“
Mais la Critique de la faculté de juger implique une systématisation plus large : Introduction de la CFJ : “Mais dans la famille des facultés de connaître supérieures, il y a encore un moyen terme entre l’entendement et la raison : c’est le Jugement. On peut présumer, par analogie, qu’il contient aussi, sinon une législation particulière, du moins un principe qui lui est propre et qu’on doit chercher suivant des lois ; un principe qui est certainement un principe a priori purement subjectif, et qui, sans avoir pour domaine aucun champ des objets, peut cependant avoir un territoire pour lequel seulement il ait de la valeur.”
On parvient donc à la systématisation suivante :
| Facultés de l’âme | Facultés de connaître | Principes à priori | application |
| Faculté de connaître | Entendement | Légalité | nature |
| Sentiment de plaisir et de peine | faculté de juger | Finalité | art |
| Faculté de désirer | Raison | But final | Liberté |
Mais aussi bien la différence des jugements fait du kantisme un “archipel” de savoirs (Lyotard) : c’est plutôt en ce sens que le kantisme dépasse la métaphysique est qu’il nous est encore contemporain.
Conclusion
Retenir
- la différence champ de l’expérience possible (phénomènes – nature) / monde ; science a priori / a posteriori
- théorie (sensibilité et raison au service de l’entendement) / pratique (sensibilité et entendement au service de la raison).
- Jugement déterminant (théorique et pratique) / réfléchissant: d’où la différence science/ art, physique / science de la vie et de l’humanité – histoire.
Transition : Kant a dégagé le champ du transcendantal, comme structure du sujet. L’épistémologie ira au-delà de deux manières :
- défaire la fixité du transcendantal : toute “théorie” décidant de la relation avec l’expérience a une fonction transcendantale – or il y a une multiplicité historique et spatiale de théories.
- Reposer l’action de l’accès à la réalité en soi
D. L’épistémologie contemporaine
Nous revenons au contemporain, avec une vision plus précise de ce que peut être une théorie de la science : une relation déterminée au vrai qui ne peut l’atteindre définitivement.
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